1790 - Un recensement inédit à Ergué-Gabéric - GrandTerrier

1790 - Un recensement inédit à Ergué-Gabéric

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Le recensement en 1790 de la population de la commune Ergué-Gabéric, conservé aux Archives Départementales du Finistère (cote 10 L 168), est un document d'archives intéressant de par son ancienneté (seules quelques communes du Finistère ont un document comparable) et de sa précision (51 pages pour 1609 habitants).

Article écrit et étude menée par Jean Cognard. Première publication : bulletin municipal de la commune d'Ergué-Gabéric de décembre 1982.

Sommaire

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Autres lectures : « COGNARD Jean - Un recensement inédit à Ergué-Gabéric en 1790 » ¤ « Les 51 pages du recensement de 1790 » ¤ « Huit générations de Déguignet » ¤ « Travaux de Nicole Le Grand »

[modifier] 1 «COMBIEN ET POURQUOY» Vauban (1633-1707)

L’opération qui consiste à démembrer tous les êtres humains présents, à un instant donné et sur un territoire limité, peut paraître simple aujourd’hui. En fait, elle n’a été systématiquement et complètement réalisée en France que très tardivement.

Le premier recensement général de la population française remonte à 1801. Un second suivit en 1806. A partir de 1821, la périodicité quinquennale fut définitivement établie jusqu’en 1936 et de huit ans depuis 1946 (à l’exception de 1968).

Auparavant, dans l’Ancien Régime, on n’organisa que quelques dénombrements incomplets dont la motivation première était la fiscalité et le renflouement des caisses royales. Malgré les efforts de Vauban à la fin du 17e siècle pour rationaliser les techniques de recensement, les intendants du Royaume ne donnèrent que des renseignements approximatifs et très insuffisants pour cerner la structure des populations et l’évolution démographique.

Le recensement d’Ergué-Gabéric en 1790 surprend par contre par la précision et le volume des informations collectées. Il n’a certes pas été présenté sur des tableaux avec colonnes pré-imprimées suivant la méthode préconisée par Vauban, mais sous le titre « Etat exact de la population de la paroisse d’Ergué-Gabéric », il a été dressé une liste longue de 50 pages manuscrites au format 19cm x 26cm.

Le dénombrement qualifié d’exact précise pour chaque habitant (ou âme, terme sans référence religieuse, mais qui sous-entend bien de profondes inégalités sociales) :

  • Les noms et prénoms (noms de jeune fille pour les femmes mariées).
  • L’état matrimonial (veuf, marié ou à défaut de précision : célibataire).
  • La relation de parenté vis-à-vis du chef de famille (fils, nièce, cousin, frère, tante …)
  • Le métier exercé (uniquement pour les chefs de famille et les domestiques).
  • La qualité d’actif ou d’inactif (notion fiscale et politique).

Dans un souci admirable de clarté et de méthode, la personne chargée du recensement a regroupé les habitants par :

  • Foyer fiscal ou feu [1] (gens vivant sous le même toit).
  • Lieu-dit (ferme ou village).
  • Parcelle (ancienne trêve autour d’une église ou chapelle).

Le manuscrit, conservé aux Archives Départementales du Finistère sous le numéro 10 L 168, a été découvert un peu au hasard de nos recherches historiques. A notre surprise, la série L contient d’autres « états exacts » des populations des paroisses du Finistère datés de 1790. Toutes les communes n’y figurent pas (de nombreux documents de l’époque ont malheureusement disparu).

 

Sans aucun doute, l’initiative du dénombrement ne fut pas décidé par une quelconque autorité locale, mais était plutôt inscrite dans le cadre d’une politique nationale définie par les nouvelles institutions révolutionnaires.

Le document inédit a été écrit de la main d’un seul homme, sans doute le commissaire-greffier Hervé Lizien, agriculteur au Mélennec. Par rapport à l’orthographe que nous connaissons aujourd’hui , il semble prendre quelques licences. Mais les règles de langue française n’étaient pas encore fixées – elles ne le furent qu’au 19e siècle – et on écrivait comme on prononçait, et cela dans toutes les classes de la société : nobles, prêtres et même littérateurs. Il faut ajouter que le nombre des habitants ne fut pas calculé avec rigueur dans toutes les parcelles du recensement, et l’effectif total de la paroisse a été surévalué de trois : 1612 au lieu de 1609 (l’ordinateur n’existait pas alors !).

Mais le document, par son caractère exhaustif et nominatif, est néanmoins chargé d’enseignements extrêmement intéressants. Nous l’étudierons successivement sous les angles onomastiques (étude des noms de lieux-dits et de personnes), démographique, historique, politique (fiscale et électorale) et enfin économique.

[modifier] 2 ONOMASTIQUE – Des villages, des noms et des prénoms

L’onomastique est la science qui se donne pour objet l’étude des noms propres. Elle se subdivise en plusieurs branches, dont les plus importantes pour l’historien sont consacrées aux noms de lieux et de personnes, et portent les noms respectifs de toponymie et d’anthroponymie.

Le recensement de 1790 contient 116 noms de lieux-dits sur la commune d’Ergué-Gabéric, soit un nombre plus que suffisant pour une étude de toponymie. Cela représente 70% de la liste constituée en 1978 par Bernez Rouz sur la base du cadastre de 1962, de la nomenclature des écarts et lieux-dits de l’INSEE de 1946, et du cadastre de 1834 (Hor Yezh n. 122 : «Anviou-lec’h an Erge Vras»).

Et pourtant la commune n’était pas aussi étendue qu’elle ne l’est aujourd’hui. Toute la partie sud-ouest (actuellement le quartier du Rouillen) manquait à l’appel en 1790. En effet, le manoir du Cleuziou (ou Cleuyou), la métairie de Kerampensal, le village de Kerellan, le parc Pont-Audet (ou Pont-Odet) faisaient partie d'Ergué-Armel (et autrefois au 15e de Lanniron). Par contre, un peu plus au nord, le village de Kerurvois, autrefois sur la paroisse de Cuzon, était qualifié en 1790 de Kerurvois-Bas-Ergué (par opposition à Kerurvois-Kerdévot).

La paroisse était divisée en dix parcelles de superficie plus ou moins égale, division qui n’est pas sans rappeler l’administration plus ancienne des trèves [2] (Trev ou « Tréo » en breton). Celles-ci étaient des territoires intra-communaux où il existait une église ou une chapelle soumise à la conduite spirituelle d’un curé.

Parmi les dix parcelles de 1790, on pouvait noter au moins huit trèves [2] possibles :

  • Saint-Guénolé avec la chapelle du même nom.
  • Sulvintin avec la chapelle disparue de Sainte-Appoline.
  • Le Bourg avec l’église Saint-Guinal.
  • Guilly-Huec avec la chapelle disparue de Saint-Joachim (sur les terres du manoir de Lezergué).
  • Guilly-Houarn avec la chapelle de St-André.
  • Daou-Dour avec la chapelle disparue de Saint-Gildas.
  • Kergonan, sans aucune chapelle connue, mais par contre un champ dénommé « Leurguer an iliz » dans le cadastre de 1834.

La parcelle de Daou-Dour, regroupant les villages de Loqueltas et de Kerdiles, était située (et son nom l’indiquait bien) entre deux cours d’eau : le Jet et le ruisseau qui arrose Meil-Faou. L’expression « Tréo-an-Daou-Zour » n’est utilisée de nos jours que par quelques anciens de la commune. Il en est de même pour «Treo-Botsuzic», trève [2] qui s’étendait de Pennervan au Mélennec, mais pour laquelle on ne situe pas le lieu de dévotion.

Les seuls noms de lieux-dits traduits en français en 1790 étaient la « Salle-Verte » et la « Ville-Neuve ». « Chevardiry », du latin «Sutorum (cuir, cordonnier), est l’exception à la règle qui veut que tous les toponymes d’Ergué-Gabéric sont des noms bretons. On remarque aussi que les particules « Grand », « Petit », « D’en bas » ou « Moulin de » ont toutes été données en français, ce qui ne devait certainement pas correspondre à la prononciation locale. Si les lecteurs veulent des explications supplémentaires sur les toponymes d’Ergué-Gabéric, nous leur conseillons l’étude de Bernez Rouz citée plus haut.

Les 116 lieux-dits étaient habités en 1790 par 1609 habitants, ce qui fait en moyenne 14 personnes par village. Les patronymes des Ergué-Gabéricois représentaient 289 noms de familles, soit entre 5 et 6 membres par famille (au sens large). Certains noms regroupaient jusqu’à 43 personnes (les Huitric), 39 (Le Berre et Lozeac’h), 38 (Barré), 29 (Le Meur), 27 (Pennanec’h). Cette situation reflétait certainement une société endogamique où les mariages consanguins ne devaient pas être rares.

 

Beaucoup plus mobiles qu’aujourd’hui, au 18ème siècle les domestiques et les journaliers quittaient leur village et cherchaient occasionnellement du travail dans les paroisses voisines. Mais le lieu de provenance était une marque constante, puisque certains se sont vus affublés du nom de la paroisse d’origine, d’abord comme sobriquet, ensuite comme nom officiel. Témoins nombreux les Briec (1), les Cuzon (10), les Coray (13), les Trégourez (1) et les Pleuven (5) qui vivaient à Ergué-Gabéric en 1790.

La plupart des noms portés sur le recensement avaient à l'époque une racine et une orthographe bretonne (plus de 60% des noms répertoriés). Les patronymes étaient loin d'être systématiquement traduits en français, et seuls des noms comme Le Grand (12) ou Le Page (4) ont été des contrexemples isolés, bien qu'on trouvait encore de nombreu Le Bras (9), Le Meur (29) et Le Floc'h (8). La seule traduction généralisée a été l'ajoût du préfixe "Le" devant la majorité des noms.

Un nom a attiré notre attention : Gabélic, car il nous a rappelé celui de la nobre famille de Lezergué qui fonda en des temps reculés la commune d'Ergué-Gabéric. En effet, en 1790, vivaient à Guilly-Vian une journalière, Marie Gabélic veuve Cuzon, et sa fille. Cette constatation ne prouve rien, si ce n'est le fait qu'une branche des Cabellic du 13e siècle (dont nous connaissons "Yvo bono vite" évêque de Quimper de 1267 à 1279) a donné le patronyme Gabélic. Il contribuera peut-être également à retracer un jour la généalogie de cette grande famille.

Les prénoms des Ergué-Gabéricois en 1790 n'étaient ni originaux, ni typiques, ni très variés. D'après le recensement, tous les prénoms avaient une orthographe française, mais pour un nombre important d'entre eux on devine facilement la prononciation bretonne : Mar'jan au lieu de Marie-Jeanne.

Pour les femmes, il est surprenant de noter que la moitié d'entre elles portaient un prénom composé de Marie : Marie-Jeanne (77), Marie-Anne (45), Marie-Catherine (42), ou Marie (152). Ensuite venaient dans l'ordre Jeanne (74), Anne (62), Françoise (42), Catherine (38), Barbe (27), et Louise (25). Parmi les prénoms peu courants ou pittoresques figuraient Céleste, Adelise, Julienne, Scholastique, Guillemette ...

Les prénoms masculins étaient beaucoup plus variés, à l'exclusion du prénom Jean qui était porté par un homme sur cinq. On dénombrait également Alain (55), Louis (52), François (51), Yves (50) et Hervé (46). Curieusement les Pierre étaient moins nombreux et on s'appelait aussi Guinal (saint patron de la paroisse d'Ergué-Gabéric), Mathurin, Prigent, Toussaint ...

[modifier] 3 DEMOGRAPHIE – Une pyramide des âges grignotée

La démographie est l'étude de la population considérée comme un facteur générateur de sociologie et de puissance. Elle ignore les individus et ne connaît que les catégories définies par le sexe, l'âge, le niveau de vie ... C'est essentiellement une science du nombre, fondée sur des informations statistiques.

Le premier travail de compilation des renseignements contenus dans le recensement de 1790 a consisté à répartir la population suivant les âges et le sexe (à remarquer que le sexe a pu être déterminé à partir du prénom, ou à défaut par l'état matrimonial). Ce dénombrement a permis l'établissement d'une pyramide des âges (jointe en annexe) qui sera la base d'une analyse démographique sommaire, mais à notre avis démonstrative.

Cette pyramide des âges n'a pas une forme sectionnée en tranche due aux effets de catastrophes (guerre ...), mais est plutôt grignotée en dents de scie. Les guerres, comme celles de la succession d'Autriche (1741-1748), n'envoyèrent que peu de miliciens sur les fronts distants. Mais malheureusement le fort taux de mortalité était néanmoins entretenu en permanence par les famines et les épidémies.

Les années 1740-1743 furent marquées en Bretagne par des accès de misère et de pauvreté. D'après le "Journal d'un curé de campagne" du pays nantais, "l'année 1740 avait été remarquable par l'hiver le plus dur et le plus long qu'on ait jamais vu de mémoire d'homme". 1741 ne valut guère mieux : cette année-là, la dysenterie coûta la vie à environ 80000 personnes en Bretagne et dura sept mois. A cela s'ajoutait la famine liée aux mauvaises récoltes.

Après une courte accalmie, les crises et les épidémies redevinrent régulières à partit de 1760 et provoquèrent un excédent de sépultures jusqu'à la fin du siècle. Parmi les origines de ces épidémies, certaines furent accidentelles : le typhus apporté à Brest par des équipages contaminés en 1757-1758. Le développement de la Dysenterie et de la Typhoïde a peut-être été favorisé également par l'augmentation de la pluviosité dans la seconde moitié du 18e siècle.

Une autre cause plus importante était l'absence presque totale d'hygiène. Et recourir aux médecins, qui ne guérissaient pas souvent et coûtaient toujours cher, répugnait à nos bons paysans. D'autre part, les habitations étaient faiblement abritées du vent, dans des creux où l'eau croupissaient trop facilement.

Les épidémies atteignaient en premier lieu les enfants en bas âge qui étaient bien moins armés contre la maladie. Le taux de mortalité infantile s'élevait à un niveau qu'on devine anormal à la longueur des "marches basses" de la pyramide qui diminue très vite. De plus, les évènements (hiver froid, mauvaises cultures, épidémies) sont lisibles les années mêmes de leurs apparitions. Les creux les plus accentués et les plus profonds ont correspondu à un déficit des naissances dû aux épidémies qui sévissaient alors.

Ergué-Gabéric, et la pyramide des âges de 1790 est une preuve supplémentaire, n'a pas échappé au fléau décimateur des épidémies, mais on note cependant quelques particularités. La crise de la seconde moitié du 18e siècle semble avoir commencé plus tard qu'ailleurs vers 1760-1770. De même, l'épidémie fut enrayée à Ergué-Gabéric avant sa disparition complète dans le reste de la région de Quimper.

En 1786, le sieur Kerjean, chirurgien des épidémies envoyé dans la commune d'Ergué-Gabéric par le subdélégué de Quimper, déclarait que, malgré les 86 malades qu'il y avait soignés : "il semblerait qu'elle ait été moins maltraitée que la paroisse de Briec, cependant par le nombre de convalescents que j'y ai trouvé en arrivant ... Ergué-Gabéric a autant souffert que Briec" et il concluait que "la maladie est la même partout".

 

Un autre aspect, plus fréquent et moins imprévu, relatif à la situation démographique de 1790, était la supériorité en nombre des femmes (52.12% de la population totale). Ce fait était beaucoup plus marqué dans les âges extrêmes : moins d'un an et plus de soixante ans. Les femmes de plus de 60 ans étaient presque deux fois plus nombreuses que les hommes du même âge, ce qui indiquait une espérance de vie plus longue pour le sexe féminin. Les femmes les plus âgées avaient 75, 76 et 78 ans, mais le doyen était un homme de 86 ans, âge extraordinaire pour l'époque.

De même, le rapport de masculité (rapport des naissances de sexe masculin sur celles de l'autre sexe) s'élevait seulement à 47.9, ce qui veut dire que pour dix garçons à venir au monde naissaient onze filles. Les conditions en 1790 étaient idéales pour le renouvellement des générations à la condition que toutes ces filles trouvent mari. En fait, il faut plus y voir un accident génétique au cours de l'année même du recensement, plutôt qu'une situation durable.

Plus constant était le taux de natalité, très forte en cette fin du 18e siècle. Le nombre des jeunes de moins de vingt ans était considérable : 43% de la population totale. Certes la mortalité infantile était élevée, mais elle n'a pas empêché pour autant l'arrivée des nouvelles générations et l'inflation des jeunes.

Ergué-Gabéric connaissait donc en 1790 un équilibre démographique à grosse dépense d'énergie (forte natalité et forte mortalité) typique des sociétés agraires traditionnelles. Les taux élevés correspondants, caractéristiques d'une population prémalthusienne aux conditions sanitaires médiocres, s'inscrivaient dans la grande crise qui a affecté la Bretagne dans les trois dernières décennies du 18e siècle.

Mais la situation démographique, aussi destructrice qu'elle fut, a créé à cette époque un niveau de peuplement relativement élevé. Un effectif de 1609 habitants correspondait à une densité de 40 personnes au km2. Dans les années 1870 la commune ne comptait guère plus de 2.200 habitants. Ensuite, après une pointe à 2828 en 1911, le nombre d'habitants s'est stabilisé aux environs de 2.500 de 1935 à 1965. La population d'Ergué-Gabéric n'a franchi le seuil des 3.500 habitants qu'en 1971.

[modifier] 4 HISTOIRE – Fuite des nobles et résistance du Clergé

Le recensement d'Ergué-Gabéric en 1790 fut réalisé à un tournant de l'Histoire, celui du renversement de la trilogie : Noblesse, Clergé, Tiers-Etat. Une année plus tôt, c'était l'ébranlement sur tout le territoire national de l'équilibre social et économique basé sur la hiérarchie des trois ordres au profit de l'idée de Révolution.

La noblesse d'Ergué-Gabéric n'était guère nombreuse en 1790. On ne comptait que deux familles de gentilshommes en déclin : les De La Marche du manoir de Lézergué et les Gélin de la métairie de Pennarun.

Manifestement leur condition sociale était plutôt modeste par rapport à ce qu'elle fut dans l'Ancien Régime. A Pennarun, Madame veuve Gélin, avec sous son toit un fils et quatre filles, était servie par une cuisinière et deux domestiques. Les De La Marche, père (70 ans et veuf) et fils (35 ans, enore célibataire), n'avaient qu'un domestique au chateau, et un métayer pour s'occuper de la ferme de Lézergué.

les deux familles ne tardèrent pas à émigrer à l'étranger. Les manoirs de Kernaou (propriété des De La Marche) et de Pennarun firent partie des biens nationaux, c'est-à-dire qu'ils furent cédés à des agriculteurs de la commune pour un prix intéressant. Curieusement celui de Lézergué ne fut vendu qu'en novembre 1808, alors que Joseph-Louis De La Marche s'était installé à l'île Grand-Terre en Guadeloupe. En 1800, le manoir était occupé par Joseph Even, "lequel y demeurait en qualité de gardien seulement, sans bail authentique ni ferme annale".

Les membres du Clergé résidant à Ergué-Gabéric en 1790, au nombre de six, avaient gardé plus d'influence que les nobles auprès de la population, mais la Révolution Française leur portait un coup terrible.

On remarque un clerc dit "tonsuré", agé de 18 ans, demeurant au presbytère du Bourg. La tonsure, cérémonie religieuse par laquelle on avait marqué son entrée dans l'état écclésiastique en lui coupant des mèches de cheveux sur le sommet de la tête, était certainement très récente pour ce jeune prêtre qui sortait tout juste du séminaire.

En dehors du recteur (Alain Dumoulin), du "curé" (vicaire de l'époque) et d'un prêtre auxiliaire, chargés de l'administration de la paroisse, vivants tous au presbytère et aidés de la nièce du recteur et de deux domestiques, on comptait également deux autres prêtres qui demeuraient chez leurs soeurs respectives, l'un au Bourg, l'autre à Rubernard.

On voit que le recteur n'était pas tout le Clergé de la paroisse. Il était entouré de ministres subalternes, besogneux et ignorants. Certains vivaient avec leur famille ou belle-famille comme M. Huitric qui devait participer comme un autre aux travaux agricoles de la ferme de Rubernard.

En 1791, aucun prêtre de la paroisse d'Ergué-Gabéric n'avait prêté serment à la Constitution Civile du Clergé. La municipalité, craignant que la paroisse vint à être privée des secours spirituels, écrivit aux administrateurs du Département une lettre dans laquelle elle demandait qu'ils soient tout de même autorisés, le recteur y compris, à continuer d'exercer leur fonction.

 

Cette délibération ne fut pas approuvée et donna lieu à l'élection du sieur Yven comme curé constitutionnel. Dumoulin traita ce dernier d'intrus, lequel lui écrivit : "Ne trouvez pas mauvais que je vous avertisse charitablement de quitter ma paroisse le plus tôt possible". Le digne recteur contestataire se cacha près de Kerdévot et y assura clandestinement le culte. Le 27 fructudor an IV, il organisa une procession autour de la chapelle. Quelqu'un porta plainte :

"Je vous signale qu'au mépris des lois, le prêtre a été escorté pendant la procession par des gendarmes armés de sabres. On prétend même que le clocher était décoré d'un drapeau blanc. Lorsque la cérémonie fut finie, les gendarles ont été régalés au cabaret et à discrétion".

Le 8 floréal an III (29 avril 1795) la chapelle de Kerdévot et celle de St-Guénolé furent confisqués à l'Eglise et vendues aux enchères publiques en tant que biens nationaux. La première, estimée à 800 livres, fut adjugée pour 6000 livres au citoyen Jérôme Crédou, cultivateur à Crec'h-Ergué. La deuxième, estimée à 400 livres, devint la propriété d'Alain Rannou, cultivateur à Kerurvois-Kerdévot, pour 630 livres.

Les deux acquéreurs tenaient une place importante parmi les notables d'Ergué-Gabéric. L'un et l'autre étaient répertoriés comme citoyens actifs et étaient assistés pour l'exploitation de leur ferme de plusieurs domestiques. Peut-être, avaient-ils l'intention, en achetant les chapelles, relativement éloignés de leurs domiciles respectifs, de récupérer les pierres de taille, comme cela s'est fait en d'autres lieux.

Toujours est-il que les édifices religieux furent restitués à la commune quelques années plus tard. Jérôme Crédou affirmait en 1804 qu'il n'avait acquis la chapelle de Kerdévot "que pour empêcher la profanation de la dite église qui pouvait être utile à la dite commune d'Ergué-Gabéric". Mais à trop l'avoir répété, son honneteté a perdu un peu de spontanéité.

[modifier] 5 POLITIQUE – Une nouvelle assemblée municipale

La politique, dans le sens d'une politique électorale et fiscale, est loin d'être absente du rencensement d'Ergué-Gabéric en 1790. Les enseignements que les autorités révolutionnaires et institutions administratives pouvaient tirer des cinquante pages manuscrites étaient nombreux. De plus, l'initiative même du recensement ne fut rien d'autre ques les élections de 1791 et la levée d'une nouvelle contribution.

En effet, le secrétaire a voulu repérer en marge tous les citoyens "actifs" dont les effectifs ont été récapitulés à la fin de chaque parcelle. Ces citoyens tenaient une place importante dans la nouvelle organisation sociale définie par l'Assemblée Nationale Constituante. Plusieurs conditions étaient requises pour être actif, mais il fallait surtout payer une contribution directe égale à trois journées de travail.

Les citoyens "actifs" avaient le droit civil de se réunir en assemblée primaire de la municipalité, et choisissaient parmi eux des électeurs qui pouvaient participer à la désignation du député du canton. Ce suffrage censitaire à deux degrés fut inauguré l'année suivante, en 1791. Mais malheureusement nous ne connaissons pas les résultats de ces élections dont la préparation a consisté en ce présent recensement.

En 1790, les Ergué-Gabéricois dits "actifs" étaient au nombre de 131, soit un habitant sur douze. Ces notables formaient la couche sociale la plus aisée composée avant tout des prêtres, des nobles (les De La Marche de Lezergué), des agriculteurs et de certains métayers et meuniers privilégiés. En principe un feu [1] ne comptait qu'un seul actif, et le titre était réservé à la population masculine, à savoir le chef de famille.

Parmi les 131 actifs se créait une assemblée plus réduite (sans doute une dizaine d'électeurs) qui était chargée du travail ardu d'administration de la commune. Dès 1789, ces tâches de gestion se faisaient par délégation, c'est-à-dire qu'à chaque évènement important (comme le Don Patriotique ...) on nommait un commissaire.

Hervé Lizien, agriculteur au Mélennec, après avoir été greffier des délibérations du Corps Politique (1776), capitaine du Gué de la paroisse (1786) et procureur terrien (1789), fut un des commissaires les plus actifs. Le recensement de 1790, bien qu'il ne soit pas signé, fur certainement de sa plume, si on en croit les traits caractéristiques de son écriture.

Le recouvrement des impôts était à la charge de l'autorité communale. Les fouages, équivalent de la taille en France, furent institués au 15e siècle par les Ducs de Bretagne et étaient perçus par feu [1]. Ensuite deux impôts plus récents étaient loin d'être négligeables : la capitation [3] (établie en 1695 et répartie par classe) et le vingtième [4] (1749, sur tous les revenus).

 

Le mandement indiquant le nombre de feux [1], la nature et le total des droits, était publié quelques semaines à l'avance à l'issue de la grand'messe. Ensuite le Corps Politique ou le Commissaire désignait "des asséeurs pour asseoir et faire la collecte" de la contribution dans chaque trève [2].

Le nombre total de feux comptés sur le recensement de 1790 est de 319 (soit en moyenne 5 personnes par feu [1]). Le chiffre est assurément surévalué, car pour bénéficier de la désignation de feu [1] la famille devait avoir un minimum de revenus. La population des mendiants et des errants était bien trop pauvre pour pauer un quelconque impôt.

En 1789, en annexe du cahier des doléances il était porté 250 feux (6 à 7 personnes par feu [1]). On remarquera que l'effectif moyen d'un feu [1] à Ergué-Gabéric en 1790 était bien supérieur aux estimations du maréchal Vauban qui, au 17e siècle, pour obtenir le nombre des habitants de chaque province multipliait le nombre des feux [1] par 4 ou 4,5.

[modifier] 6 ECONOMIE – Difficultés d’une agriculture de subsistance

En 1790, Ergué-Gabéric était une commune complètement rurale. Plus de 90% des habitants avaient une occupation liée à la terre. La population adulte agricole (hors domestique) était cultivateur (propriétaire) pour ses deux cinquièmes, journalier pour deux cinquièmes également et métayer pour le cinquième restant. La moyenne d'âge des ces catégories socio-professionnelles se situait aux environs de quarante ans, ce qui était relativement jeune si l'on compare au milieu agricole d'aujourd'hui.

On remarque que pour deux tiers des fermes le propriétaire était cultivateur, mais que l'autre tiers était tenu en métayage. A notre avis, il ne fallait pas voir en ce mode de tenure l'opposé économique de la location en fermage. C'était probablement un héritage des domaines congéables [5] très courants en Basse-Bretagne, où les terres étaient concédées à un tenancier, contre des rentes en argent ou en nature et le droit pour le propriétaire de révoquer le bail, sans condition d'indemnité pour les édifices établis par le métayer (bâtiments, fossés ...).

Les domestiques de ferme, très nombreux (16% de la population totale), étaient excessivement jeunes, l'âge moyen étant de 20 ans et les âges extrêmes de 8 à 55 ans. Les femmes domestiques étaient aussi nombreuses que les hommes. Il était coutume à cette époque d'envoyer travailler des les fermes des alentours tous les garçons et filles dès leurs 11-12 ans, car lorsque les parents eux-mêmes louaient leurs bras ou que la ferme était trop petite on ne gardait aucune bouche inutile à la maison, la scolarité n'étant nullement obligatoire.

Les domestiques étaient loués à l'année et négociaient leurs gages lors des foires de novembre et décembre. Les conditions de travail étaient vigoureusement discutées et soumises à une concurrence qui dépassait les frontières de la commune. On reconnaissait ainsi la richesse et l'importance d'une ferme à la valeur des domestiques et à leur nombre. Le Mélennec (7 domestiques), Poulduic (6) et Kervian (5) étaient en 1790 les fermes les plus prospères.

Certaines autres fermes, moins prospères, voire subsistant à peine, s'octroyaient une source de revenu complémentaire en prenant la garde d'un ou plusieurs nourrissons. Les enfants à garder venaient pour la plupart de la ville, et principalement de Quimper. Sur le recensement, cinq enfants en bas-âge ont été déclarés comme tels (leur nom de famille étant omis), et une dizaine d'autres nourrissons ont été également signalés.

Les journaliers (en breton : dewezhourien, ceux qui se louaient à la journée) étaient beaucoup plus dépendants à l'égard de la misère par rapport aux autres catégories sociales, surtout en temps de crise. Ces "gens de néant" représentaient en 1790 21% de la population rurale active d'Ergué-Gabéric.

Les professions artisanales ou autres n'étaient guère légion en 1790. Nous avons répertorié treize métiers dont un certain nombre avait un lien avec l'activité agricole. Les 46 artisans, parmi lesquels six seulement étaient basés au Bourg, représentaient à peine 8% de la population active.

Les potiers (4), dont certains étaient également cultivateurs ou métayers, installés à Bec-a-Menez, Kervéguen, Kervinic et Mesnaonic, occupaient une place à part. En effet la terre argileuse d'Ergué-Gabéric attira de tout temps nombre de potiers, ainsi que les faïenceries de Locmaria. M de Cambry remarqua dans son "Voyage dans le Finistère en 1794 et 1795" de "petites manufactures de grosse poterie et de vases de grai" sur le territoire d'Ergué-Gabéric.

 

Les meuniers (9) de Meil-Kergonan, Meil-Faou, Meil-Jet, Meil-Kerfort, Meil-Kernaou, Meil-Mezanlez, Meil-Coat-Piriou, Meil-Pouïl et Meil-Pont-ar-Marc'hat étaient suffisamment nombreux et dispersés pour moudre le grain apporté par les agriculteurs de la commune. Les deux moulins les plus florissants semblaient être ceux de Pont-ar-Marc'hat sur le Jet et Coat-Piriou sur l'Odet dont les meuniers étaient déclarés citoyens actifs, et où les domesriques étaient respectivement au nombre de deux.

Les aubergistes du Bourg (2), Goulé-quéau (1), Kerdévot (1), la Ville-Neuve (1), Lostarguillec (1) étaient installés dans la partie est de la commune, où ils subissaient sans doute moins la concurrence de la ville de Quimper. Il est curieux de constater que les auberges n'étaient pas forcément situées le long des routes principales de Coray ou d'Elliant.

Un dernier mot à propose des "coureuses" de Kerellou, dont une était qualifié "d'imbecille" dans le recensement de 1790. Ces deux femmes exerçaient vraisemblablement le plus vieux métier du monde. En 1791, l'une d'elle, dite "fille de mauvaise vie", était l'objet d'une supplication dans laquelle le maire d'Ergué-Gabéric portait plainte au Directoire du district de Quimper pour les raison suivantes :

1) elle n'est pas originaire de notre commune
2) elle a la vérole
3) elles se lave dans neuf fontaines dans la persuasion de se guérir, superstition

elle est de mauvais exemple
elle a eu un enfant

Au delà de cette exception sociale, l'activité de la population d'Ergué-Gabéric en 1790 était essentiellement agricole. Aux cultivateurs et métayers qui exploitaient avec peine et misère leur ferme s'ajoutait une population trois fois plus nombreuse de domestiques et journaliers qui louaient leur force de travail aux premiers. Les artisans et autres professions étaient largement minoritaires, pour la bonne raison que, dans les conditions difficiles de cette fin de 18e siècle, l'agriculture constituait une économie de subsistance.

[modifier] 7 CONCLUSION - Travaux et liens connexes

Le présent article avait pour objectif de présenter dans ses grandes lignes les caractéristiques des habitants d'Ergué-Gabéric aux débuts de la Révolution Française. Mais les ressources contenues dans le recensement de 1790 sont loin d'être épuisées. De nombreuses pistes d'analyses existent d'ores et déjà : l'étude plus détaillée des villages et des parcelles (trèves [2]), les origines généalogiques de certaines familles, la recherche de certaines célébrités ou de leurs parents, soit par exemple les Déguignet ...


[modifier] 8 ANNOTATIONS - Définitions de certains termes

  1. Feu, s.m. : unité fiscale utilisée pour l'imposition jusqu'au 18e siècle. Dans certaines provinces (Bretagne, Dauphiné, Provence) le feu est devenu progressivement une unité de compte n'ayant plus aucun rapport avec les réalités démographiques. Par exemple, telle paroisse est imposée forfaitairement pour 4 feux 1/4, telle autre pour 6 feux etc. Il faut se garder de confondre ces feux fiscaux (dits feux de compoix) avec les feux « allumants », qui correspondent à des ménages. Source : Trésor Langue Française. [Terme] [Lexique] [Ref.↑ 1,0 1,1 1,2 1,3 1,4 1,5 1,6 1,7 1,8]
  2. Trève, s.f. : du breton Trev résultant d'un emprunt par le vieux breton Treb "lieu habité et cultivé" au latin Tribus "tribu". Ce terme va prendre au 11e siècle le sens de "quartier, circonscription". L'acception de "trève, "église succursale" est plus récente. Source : Albert Deshayes, dict. des noms de lieux bretons. [Terme] [Lexique] [Ref.↑ 2,0 2,1 2,2 2,3 2,4]
  3. Capitation, s.f. : impôt créé à la fin du 17e siècle ; emprunté du bas latin capitatio, « taxe par tête », dérivé de caput, -itis, « tête ». Établie par Louis XIV, la capitation, qui frappait tous les Français sauf le roi, fut abolie à la Révolution. Droit de capitation, droit payé au seigneur par les serfs, et au roi par les nobles. Sources : Wikipedia et dictionnaire de l'Académie. [Terme] [Lexique] [Ref.↑]
  4. Vingtième, s.m. : impôt établi par Machault d'Arnouville en 1749, à l'extinction du Dixième, à la paix d'Aix-la-Chapelle, dont les recettes doivent amortir la dette nationale créée par la guerre de Succession d'Autriche. L'assiette porte sur les revenus de la propriété, à l'exception des biens ecclésiastiques. [Terme] [Lexique] [Ref.↑]
  5. Domaine congéable, s.m. : mode de tenue le plus fréquent en Cornouaille et en Trégor au Moyen-Age pour la concession des terres. Ces dernières constituent le fonds et restent la propriété des seigneurs. Par contre les édifices sont concédés en propriété aux domaniers par le propriétaire foncier (généralement noble) qui peut, en fin de bail, congéer ou congédier les domaniers, en leur remboursant la valeur des édifices. Cela comprend tout ce qui se trouve au dessus du roc nu, notamment les bâtiments, les arbres fruitiers, les fossés et talus, les moissons, les engrais. Ce régime qui ne sera pas supprimé à la Révolution malgré les doléances de certaines communes bretonnes, sera maintenu par l'assemblée constituante en 1791 et re-confirmé en 1797. [Terme] [Lexique] [Ref.↑]


Thème de l'article : Documents d'archives de la commune d'Ergué-Gabéric

Date de création : décembre 1982 (bulletin municipal)    Dernière modification : 24.11.2013    Avancement : Image:Bullgreen.gif [Fignolé]