1838 - Procès d'Yves Le Pennec, jeune domestique voleur, sorcier et dépensier - GrandTerrier

1838 - Procès d'Yves Le Pennec, jeune domestique voleur, sorcier et dépensier

Un article de GrandTerrier.

Jump to: navigation, search
Catégorie : Archives    
Site : GrandTerrier

Statut de l'article :
  Image:Bullorange.gif [Développé]
§ E.D.F.
Stendhal dans ses mémoires de touriste a évoqué le procès Yves Le Pennec, domestique à Ergué-Gabéric, et démarre sa narration par  : « Il y a beaucoup de sorciers en Bretagne ... ».

Mais, à la lecture du compte-rendu du président de séance au tribunal d'assises à Quimper, la réalité est bien plus prosaïque : certes l'accusé prétend avoir entendu des voix, mais il semble que les témoignages de ses concitoyens, dont celui du maire de la commune [1], a bien plus impressionné le jury.

Autres lectures : « STENDHAL - Mémoires d'un touriste » ¤ « Un sorcier - Moeurs bretonnes - Ce que vaut une fille, Gazette des Tribunaux 1838 » ¤ « BERNARD Norbert - Les voix d'Yves Pennec » ¤ « 1832 - L'affaire Jean Le Jaouanc, agresseur de Marie-Anne Le Corre » ¤ « 1839 - Acquittement d'Hervé Kerluen, un des plus beaux hommes de Basse-Bretagne » ¤ « 1844 - Placards réglementaires pour les cabarets gabéricois » ¤ 

[modifier] 1 Présentation

C'est Jean-Pierre Le Minihy [2], président de séances aux assises, qui rédigea le résumé de cette affaire, ce document (conservé en série BB/20 des Archives nationales) constituant un complément du dossier de procédures (Archives Départementales, cotes 4U1/23 et 4U2/53 ) présenté par Norbert Bernard dans son livre « Les voix d'Yves Pennec » ¤ .

Contrairement au compte-rendu de la Gazette des Tribunaux au titre évocateur « Un sorcier - Moeurs bretonnes - Ce que vaut une fille » ¤ , et à la transcription légèrement retouchée qu'en a faite Stendhal dans ses « Mémoires d'un touriste », le rapport du juge ne présente pas l'accusé comme un héros « enfant de l'Armorique à l'épaisse chevelure » et les allégations de sorcelleries ne sont pas vraiment prises au sérieux. Les faits révélés par le procès montrent plutôt des scènes typiques et récurrentes d'une société rurale au 19e siècle.

Dépendance alcoolique et jeux de cartes

L'accusé est décrit ainsi : « Yves Le Pennec, quoique très jeune, avait des habitudes de jeu et d'oisiveté ; quelquefois même il s'abandonnait aux excès du vin ». Toutes ces activités avaient lieu dans les cabarets qui étaient nombreux sur le territoire communal (une quinzaine en 1844). L'expression "quoique très jeune" illustre bien le fait que la fréquentation des cabarets n'était pas l'apanage des jeunes, bien au contraire.

Lors des interrogatoires de l'audience du 19 janvier, Corentin Kergourlay (agriculteur à Rubernard) s'exprime sur les pertes et gains aux jeux de cartes : « Il jouait beaucoup la nuit, je l'ai vu perdre jusqu'à six francs, c'est moi qui les lui ai gagnés. (On rit.) C'est un sorcier, il a un secret pour trouver de l'argent. »

Le poids social de la parole du maire

Le juge relève l'impact du témoignage du maire sur la décision d'acquittement : « Le maire de la commune est celui de tous les témoins qui lui a été le plus favorable. Il a déclaré que Le Pennec ne passait point pour un mauvais sujet ; que depuis plusieurs années il dépensait beaucoup d'argent sans qu'aucun vol eût été commis dans le pays » ; « Dans son incertitude sur le véritable auteur du délit dont il avait été victime, ce dernier témoignage m'a paru produire beaucoup d'impression sur le jury. ».

Dans le compte-rendu de la Gazette des Tribunaux, on a même un maire décidé, avec l'attitude d'un homme qui fait acte de courage, sans doute aussi par crainte : « Pennec passe dans ma commune pour un devin et pour un sorcier ; mais je ne crois pas cela, moi ; ce n'est plus le siècle des sorciers. »

Les voix et les légendes bretonnes

La ligne de défense de l'accusé passe par une évocation de voix d'outre-tombe : « Il avait entendu pendant trois nuits consécutives une voix qui après l'avoir interpellé par son nom, lui disait d'aller prendre une somme de 300 francs qui était cachée dans un trou sous une pierre ».

Lors de l'interrogatoire du juge, on a même un dialogue empreint de légendes locales : « Qui êtes-vous ? lui dis-je ; êtes-vous le démon ou Notre-Dame de Kerdévot ou notre-Dame de Sainte Anne, ou bien ne seriez-vous pas encore quelque voix de parent ou d'ami qui vient du séjour des morts ?  ».

Et lorsqu'il est question de l'argent trouvé sur les indications de cette voix, il est caché derrière une pierre, à l'instar des histoires de trésors laissés dans les manoirs de Lezergué ou de Pennarun, abandonnés par leurs anciens nobles à la Révolution.

Le vêtement signe extérieur de richesse

Dans son compte-rendu, le juge relate le fait : « Il avait acheté des vêtements pour une somme de 150 francs ». Et manifestement, le fait de posséder une belle garde-robe était un signe de réussite sociale.

Et à la fin de l'audience, après l'annonce de l'acquittement, le domestique peut retrouver ses beaux habits : « Aussitôt tous les témoins accourent et viennent respectueusement aider Pennec à emporter ses élégants costumes. Pennec a bientôt endossé le beau chupenn, l'élégant bragonbras et le large chapeau surmonté d'une belle plume de paon, il s'en retourne triomphant à la maison d'arrêt. »

 
"L'autel druidique", Olivier Perrin, dans "Galerie Bretonne" d'Alexandre Bouët
"L'autel druidique", Olivier Perrin, dans "Galerie Bretonne" d'Alexandre Bouët

La valeur de l'argent dûment gagné

Dans les rapports du procès, les montants des gages perçus, en moyenne de 30 à 40 F par an, sont détaillés, ainsi que ses dépenses : une génisse 25 F 30, un bouvillon 46F, un chupenn 20 francs, une paire de souliers et ses boucles 5 F 90, un chapeau 5 F.

Le large chapeau que Pennec récupère en fin de procès avait-il été fabriqué par l'entrepreneur quimpérois Guillaume Bolloré [3] ? Bolloré, domicilié à Ergué-Gabéric en 1838, était étonnement membre du jury du procès Pennec.

Il est aussi question d'une dote quand un agriculteur lui demande s'il avait de l'argent pour prétendre être son futur gendre, « il prétendit qu'il avait jusqu'à la concurrence de mille écus », l'écu - en breton skoed, représentant une somme de 3 francs. Le père répondit qu'il n'attendait pas plus de 1500F. Le maire a même confirmé que ce type d'échange lui semblait normal : « C'est vrai ce que dit le témoin ; une fille vaut cela dans notre commune ».

Quant à la somme du trésor qu'il prétend avoir trouvé, à savoir « 300 francs en pièces de 6 livres et de cinq francs », sa décomposition est intéressante et nous renseigne sur les pièces en circulation en 1839. En effet, normalement il n'existait plus que des francs en circulation depuis la Révolution, et les pièces de 5 francs étaient devenues courante.

Par contre il est également question ici de pièces dites « écu de 6 livres » qui en fait avait en 1838 une valeur d'échange de 5 francs et 80 centimes. Norbert Bernard avance quant à lui cette hypothèse : « La mention de ce type de pièce, ainsi que de leur change, confortent l'idée d'un trésor qui aurait donc pu être enterré avant ou pendant la Révolution ».

  • * *

En février Yves Pennec passe en jugement pour dégradation de la chapelle de Kerdévot et outrage aux gendarmes. Il sera condamné à un mois de prison et 500 francs d'amende, soit plus que le montant du vol aux époux Le Berre. Sa peine effectuée, il retrouvera sa place dans la société gabéricoise en se mariant en 1840 avec Marie Mauricette Huitric.

[modifier] 2 Transcriptions

Entête

Division des affaires criminelles et des grâces. 1er bureau

Expédié le 21 mars 1838

À M. Le Minihy

Conseiller en la Cour royale, président de cour d'assises, à Rennes.

J'ai reçu, Monsieur, le compte que vous m'avez adressé du résultat des assises sous votre présidence, dans le département du finistère pendant le 1er trimestre 1838.

J'ai lu avec intérêt les détails que vous me donnez ...

Page 1

Le samedi 20 janvier, après le jugement de l'affaire précédente dont les débats avaient rempli deux séances, les nommés Yves Le Pennec, âgé de 19 ans, aide-cultivateur, demeurant commune d'Ergué-Gabéric, accusé d'avoir commis un vol d'argent pendant la nuit dans une maison habitée, et Hyppolite Jacques Zimmermann, âgé de 39 ans, patron au cabotage, demeurant à l'Ile-Tudy, accusé d'avoir volontairement mis le feu à un navire habité qui ne lui appartenait pas, ont comparu devant la cour d'assises.

Dans la nuit du 19 au 19 juin dernier un malfaiteur s'introduisit dans l'habitation des époux Le Berre, demeurant au village de Troland, commune d'Ergué-Gabéric, prit la clef d'une armoire dans la poche de la maîtresse de la maison, et y vola une somme de 453 francs. On suspecta d'abord des voisins d'avoir commis cette soustraction, mais une fouille infructueuse

Page 2

ayant été faite en leurs domiciles, tous mes souçons se fixèrent sur Yves Le Pennec, parce que le vol dont il s'agit supposait une parfaite connaissance des lieux et que l'accusé avait servi quelques temps auparavant chez Le Berre, qu'il avait eû avec celui-ci une contestation pour ses gages, et qu'il était sorti de chez lui en le menaçant.

 

Suite de page 2

Yves Le Pennec, quoique très jeune, avait des habitudes de jeu et d'oisiveté ; quelquefois même il s'abandonnait aux excès du vin. Il avait servi trois maîtres qui l'avaient successivement renvoyé pour cause de fainéantise, et les salaires qu'il en avait reçu étaient très modiques ; cependant depuis le vol, il faisait des dépenses assez considérables, dans les cabarets, il avait perdu 30 francs au jeu, et avait acheté des vêtements pour une somme de 150 francs. L'accusé, lors de son arrestation, nia la soustraction qui lui était attribuée et pour justifier l'origine de l'argent qu'il avait dépensé il déclara qu'environ trois ans auparavant il avait entendu pendant trois nuits consécutives une voix qui après l'avoir interpellé par son nom, lui disait d'aller prendre une somme de 300 francs qui était cachée dans un trou sous une pierre placée en haut et à l'extrémité du mur méridional de la grange d'un nommé Jean Gourmelen à Bohars. Il ajouta que d'abord il avait éprouvé beaucoup de crainte, mais que s'étant enhardi et (il) s'était emparé du trésor. Malgré l'absurdité de cette fable aussi grossière que ridicule, on procéda aussitôt à une vérification en présence de l'accusé pour en démontrer l'imposture de ses assertions ; et il fut reconnu que la pierre désignée par Le Pennec lui-même était scellée dans le mur et qu'il ne s'y trouvait point de trou ; le maire plaça un mouchoir dans le vuide et il fut impossible de remettre cette pierre de niveau avec le mur ; il devenait donc évident que l'accusé n'avait pu trouver une somme de 300 francs en pièces de 6 livres et de cinq francs, suivant son dire, dans cet emplacement. Devant la Cour d'assises il a néanmoins persisté dans sa première déclaration.

Le jury a répondu négativement aux questions qui lui étaient posées, et l'acquittement d'Yves Le Pennec a du être prononcé. Plusieurs témoins déposaient que longtems avant le vol, l'accusé avait de l'argent à sa disposition ; qu'il avait changé et que dès cette époque il disait avoir trouvé un trésor dans le trou d'un mur, mais le maire de la commune est celui de tous les témoins qui lui a été le plus favorable. Il a déclaré que Le Pennec ne passait point pour un mauvais sujet ; que depuis plusieurs années il dépensait beaucoup d'argent sans qu'aucun vol eût été commis dans le pays, et que le plaignant accusait tout le monde de l'avoir dépouillé. Dans son incertitude sur le véritable auteur du délit dont il avait été victime, ce dernier témoignage m'a paru produire beaucoup d'impression sur le jury.


[modifier] 3 Originaux

 

Lieu de conservation : Archives Nationales, site de Pierrefitte-sur-Seine.

Série : BB/20, comptes d'assises

Cotes : BB/20/98, 1e trimestre 1838

Droit d'image : Protégé.

Usage : Accès privé et restreint aux abonnés inscrits

Accès : Connexion obligatoire sur un compte nominatif d'adhérent GrandTerrier.

[modifier] 4 Annotations

  1. René Laurent, agriculteur à Squividan, fut maire de la commune de 1824 à 1846. [Ref.↑]
  2. Saturnin Jean-Pierre Le Minihy, Conseiller du Roi en la Cour Royale de Rennes, est assisté des juges Crop et Hunault, et de Jean-Louis Le Feuvre, premier substitut du procureur du roi, qui avait été chargé de l'enquête. [Ref.↑]
  3. Jean-Guillaume Bolloré est né en 1788 à Quimper et se marie en 1819 avec Marie Perrine Le Marié et devient donc le beau-frère de Nicolas Le Marié. Il exerce à Quimper la profession de fabricant de chapeaux. Il intervient dans les affaires de la papeterie de son beau-frère Nicolas Le Marié dès 1859. Et son gendre Jean-René Bolloré prendra la direction de l'entreprise familiale. [Ref.↑]


Thème de l'article : Document d'archives sur le passé d'Ergué-Gabéric.

Date de création : Novembre 2014    Dernière modification : 3.10.2018    Avancement : Image:Bullorange.gif [Développé]