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[modifier] Guérisseur et très honnête homme

Billet du 12.08.2017 - « À chaque époque, une certaine représentation du monde et des choses, une mentalité collective dominante anime, pénètre, la masse entière de la société ... Elle est le fruit d'héritages lointains, de croyances, de peurs ... », Fernand Braudel, Grammaire des civilisations.

Cet ouvrage d'Annick Le Douget, en librairie depuis quelques jours seulement, est une véritable thèse de sociologie historique, documentée via de très nombreux compte-rendus de procès et d'archives judiciaires, donnant un éclairage inédit sur la façon dont on pratiquait la médecine populaire dans nos campagnes bretonnes au cours des deux siècles précédents.

En partant du constat que le Finistère est un désert médical au 19e siècle (en 1805 on n'y compte 1,33 docteur en médecine pour 10.000 habitants), on comprend mieux le rôle des guérisseurs et des rebouteux. Ce sont eux qui sont consultés pour soigner les maladies, et les procès pour exercice illégal de la médecine, généralement initiés par les médecins en manque de clientèle, ne font que confirmer le rôle globalement positif de la médecine clandestine.

La plupart des guérisseurs et rebouteux du 19e siècle sont inculpés sous le coup de la loi du 19 ventôse an XI (10 mars 1803) qui promeut un monopole des officiers de santé et des docteurs en médecine. Mais deux chapitres de l'étude d'Annick Le Douget abordent aussi les cas particuliers des charlatans de foire, vendeurs de pilules miraculeuses et sorciers des campagnes qui sont jugées pour faits d'escroqueries.

Parmi les nombreux cas de guérisseurs, celui de Pierre Nédélec de Kergoant en Ergué-Gabéric, évoqué en pages 97 à 99. En décembre 2012 Bernez Rouz avait également évoqué cette affaire dans un bulletin de l'association Arkae.

Jean-Marie Déguignet dit de lui en 1868 qu'il est « ancien maire, le plus riche et le plus considéré de la commune » (Intégrale des mémoires, p. 341). Ici en 1877 les appréciations sont les mêmes : « le dit Nédélec passe pour un très honnête homme, il est un des bons propriétaires de la commune », « Je connais le sieur Nédélec, depuis fort longtemps, pour un très honnête homme ».

Néanmoins en 1877 il est « inculpé d'exercice illégal à la médecine » suite à une enquête de gendarmerie après des morsures d'un chien « arragé » constatées dans la commune de Melgven où le guérisseur gabéricois est venu « panser » et soigner les animaux (porcs, poulets, chiens) et humains blessés.

« Depuis 25 ans que je connais le secret de guérir de la rage, ... j'ai toujours réussi à guérir les personnes que j'ai traitées » déclare-t-il aux gendarmes. Louis Pasteur n'ayant pas encore inventé son vaccin, la maladie est mortelle et entraine la folie, dont la phobie de l'eau, l'hydrophobie étant synonyme de rage à l'époque.

L'une des filles de l'honnête homme, Marie Perrine, âgée de 28 ans est également accusée d'avoir prodigué des soins et des médicaments à Rosporden. Son père essaie de la disculper (« elle avait été envoyée par lui pour porter des médicaments »), mais les gendarmes ne peuvent l'interroger car elle est partie pour plusieurs jours au pèlerinage de Rumengol.

Les pratiques de Nédélec pour remédier au mal de la rage était de « panser » les plaies des morsures, peut-être en utilisant un onguent ou cataplasme, et à délivrer un médicament « liquide de sa composition » sous la forme d'une « fiole » qui servait à frictionner le corps des animaux ou personnes, ce pendant les quelques jours qui suivaient « le jour de l'accident ».

 

A priori le docteur en médecine de Quimper connait et ne s'oppose pas au guérisseur d'Ergué-Gabéric : « Mr Chauvel père, médecin à Quimper me connait bien et on peut lui demander des renseignements sur moi ». Mais, du fait qu'il risque la désapprobation de son ordre, le docteur Chauvel se rétracte prudemment devant les gendarmes : « il croit agir avec connaissance de cause, il ne peut que faire arriver des accidents ... et il n'a(urait) jamais dû être autorisé par personne pour soigner cette maladie. »

Pierre Nédélec se fait manifestement payer pour ses traitements et délivrances de médicament, mais devant la justice il présente ces paiements comme des oboles : « Le nommé Lancien m'a également prié avec instance pour recevoir dix francs qu'il m'a mis dans ma poche (et je croyais qu'il n'y en avait que cinq), il a ajouté qu'il voulait payer pour ceux qui n'avaient pas le moyen. »

Le jugement final de l'audience en correctionnel le 14 juin 1877 fait état d'une condamnation symbolique pour exercice illégal de la médecine avec une amende très modique de 5 francs.


Image:Right.gif En savoir plus : « LE DOUGET Annick - Guérisseurs et sorciers bretons, 1800-1950 », « 1877 - Pierre Nédélec, guérisseur de la rage, condamné pour exercice illégal de la médecine »


La première conférence d'Annick Le Douget, ancienne greffière aux tribunaux de Quimper et spécialiste de l'histoire de la justice et de la criminalité en Bretagne, aura lieu dans le cadre du Café littéraire à Pouldreuzic, le mardi 29 août à 18 heures 30, pour présenter son nouveau livre « Guérisseurs et sorciers bretons au banc des accusés, Finistère, 1800-1950 ». Venez nombreux !



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