Les élections municipales annulées par le Conseil d'Etat, journaux finistériens 1893 - GrandTerrier

Les élections municipales annulées par le Conseil d'Etat, journaux finistériens 1893

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Catégorie : Gazettes
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§ E.D.F.

Une protestation et une annulation des élections pour raison d'entrave du vicaire, relatées par un journal conservateur et deux quotidiens républicains.

Autres lectures : « 1900 - Demande préfectorale de déclassement du recteur par trois républicains » ¤ « Antoine Favé, vicaire (1888-1897) et mémorialiste » ¤ « Hervé Le Roux, maire (1882-1906) » ¤ « Les Le Guay (1804-1917), châtelains du Cleuyou au 19e siècle » ¤ 

[modifier] 1 Présentation

Les trois journaux « Le Courrier du Finistère » [1], « Le Finistère » [2] et « La Dépêche de Brest » [3] ont relaté ces élections de 1892-93, le premier quotidien représentant l'électorat conservateur et catholique, et les deux autres l'opposition républicaine.

Comme cela se faisait souvent, les résultats des élections municipales - gagnées par la liste conservatrice menée par le maire Hervé Le Roux de Mélennec - furent contestées par les républicains battus, ce pour différentes anomalies comme la distribution d'alcool, de cigares et de bulletins. Mais cette fois-ci l'enquête préfectorale suite à protestation mit en exergue l'ingérence du vicaire qui avait prononcé un sermon dominical dans ces termes : « Votez selon votre conscience en songeant que le billet que vous mettrez dans l'urne, dimanche, sera dépouillé (countet) deux fois : une fois par le Maire, au soir du 1er mai, une autre fois par Dieu, au soir de votre vie, au jour du jugement qui suivra immédiatement votre mort ».

Et plus insidieux le vicaire, par ailleurs historien et mémorialiste, eut ces mots : « Pax vobis. Que la paix soit avec vous ! Mais, qu'est-ce que paix ? - Le bon ordre en toutes choses. Qu'est-ce que l'ordre en toutes choses ? - Chaque chose à sa place. Pas d'ordre, donc de paix, si Jésus notre Dieu, ne tient pas toujours la place qu'il doit avoir : la première place dans chaque cœur, dans chaque paroisse, dans chaque État ».

Le Conseil de préfecture jugea que la faute du vicaire n'avait pas eu d'impact sur le vote : « s'il est regrettable que ce prêtre, qui, dans l'exercice de son ministère, aurait dû se borner à donner des conseils purement spirituels, se soit ingéré dans le domaine politique en adressant aux électeurs des avis qui ne pouvaient à aucun titre rentrer dans sa mission, - il ne résulte point de l'instruction que les paroles dont s'agit, prononcées le dimanche qui a précédé l'élection, aient été de nature à impressionner assez gravement l'esprit des électeurs ».

 

Les républicains, à savoir Albert Le Guay (1841-1917) du Cleuyou et autres consorts, ne renoncèrent pas pour autant et lancèrent un pourvoi. Le Conseil d’État dénonça la décision de la préfecture de Quimper en déclarant l'annulation des élections municipales :

Arrêt du Conseil d’État du 5 mai 1893
Arrêt du Conseil d’État du 5 mai 1893

De nouvelles élections furent organisées un an après. Et la liste conservatrice l'emporta encore plus nettement contre les candidats républicains. Mais comme le remarque le « Courrier du Finistère », le vicaire qui fit le sermon conservateur n'était pas franchement un réactionnaire : « M. l'abbé Favé passe à Ergué pour un libéral ; on l'appelle même le "républicain" ». C'est un savant, un archéologue qui fouille, bouquine et ne s'occupe pas de politique ». Ceci expliquant cela ?

Le républicain Albert Le Guay, était d'ailleurs membre de la Société d'Archéologie du Finistère, tout comme l'abbé Favé. Mais leurs conceptions respectives de l'implication de l'église dans la vie politique étaient opposées. Le châtelain du Cleuyou était qualifié par le clan adverse de « panamiste » [4] et de « opportuno-franc-maçon » [5].

[modifier] 2 Enquête du conseil de préfecture (transcriptions)

La Dépêche de Brest du 18.05.1892 :

Les plaidoiries pour Pluguffan, Penhars et La Forêt-Fouesnant sont fixées au 27 courant ; celles pour Ergué-Gabéric et Edern sont fixées au 1er juillet.

Un incident s'est produit à l'audience d'hier, pendant l'audition des témoins concernant Ergué-Gabéric. Les dépositions témoignaient une fois de plus du rôle militant du clergé finistérien pendant les élections. Le 1er mai, jour du vote, à Ergué-Gabéric, le curé et ses vicaires ont distribué sur la voir publique force cigares et cigarettes aux électeurs ; on comprend facilement dans quel but, puisque d'ordinaire ils sont loin d'être aussi charitables.

Le Finistère du 28.05.1892 :

Commune d'Ergué-Gabéric. - La liste réactionnaire a été élue toute entière au 1er tour, par 279-271 voix. Les candidats républicains en ont obtenu de 230 à 225.

Une protestation a été adressée contre les élus par MM. Guyader, Le Guay, Signour, P. Le Roux. Elle allègue des faits de corruption et d'intimidation, qui auraient consisté :

 

Le Finistère du 18.06.1892 :

Au conseil de Préfecture.

L'enquête ordonnée par le Conseil de Préfecture sur l'élection d'Ergué-Gabéric a eu lieu jeudi, par témoins, devant le Conseil. Trente-huit témoins sont venus déposer sur les faits de pression électorale reprochés au clergé.

Le Finistère du 17.07.1892 :

Au conseil de Préfecture.

Voici le texte de l'arrêté prononcé par le Conseil de préfecture au sujet de la protestation contre les opérations électorales du 1er mai à Ergué-Gabéric :

Le Conseil,

Considérant qu'il a été reconnu à l'enquête et qu'il n'est pas contesté que l'un des vicaires d'Ergué-Gabéric ait dans un sermon recommandé aux électeurs de "bien voter", ajoutant "que les bulletin seraient comptés à 4 heures le jour du scrutin, mais qu'ils le seraient aussi le jour du jugement dernier".


[modifier] 3 Annulation du Conseil d’État (transcriptions)

Courrier du Finistère du 20.05.1893 :

Élections annulées

Nos lecteurs n'ont pas oublié les diverses élections municipales du Finistère, entre autres celles de Pluguffan, Tréflez et Ergué-Gabéric, qui étaient déférées au Conseil d'Etat. Après une attente de près d'un an, le Conseil d’État vient de terminer l'examen de ces affaires et, comme on s'y attendait, a annulé les élections municipales des trois communes ci-dessus, où la liste catholique avait battu la liste opportuno-franc-maçonne.

Le premier arrêt a été rendu à l'audience du 5 mai. Il concerne les élections d'Ergué-Gabéric, que le Conseil de préfecture avait maintenues : en voici l'unique considérant :

« Considérant qu'il résulte de l'instruction, et notamment de l'enquête à laquelle il a été procédé devant le Conseil de préfecture, qu'il a été tenu en chaire, par un des vicaires de la paroisse d'Ergué-Gabéric, huit jours avant le scrutin, des propos de nature à influencer les électeurs et à porter atteinte à la liberté de leur vote ; que, par suite, c'est à tort que le Conseil de préfecture a refusé d'annuler les opérations électorales ».

En conséquence, les élections municipales du 1er mai 1892 à Ergué-Gabéric sont annulées. Et elles sont annulées pour un sermon !

Le Finistère du 13.05.1893 :

Au conseil d’État. - Les élections municipales du Finistère

À la suite des élections municipales du 1er mai 1892, on sait qu'un assez grand nombre de réclamations avaient été adressées au Conseil de préfecture du Finistère. Plusieurs d'entre elles ont été portées ensuite jusqu'au Conseil d’État.

Les élections sur lesquelles la haute assemblée administrative était appelée à se prononcer sont celles de Pluguffan, Ergué-Gabéric, Penhars (2e tour de scrutin), Spézet, Tréflez et Plabennec ...

L'élection d'Ergué-Gabéric a été la première soumise aux délibérations de la section du contentieux du Conseil d’État.

 

La Dépêche de Brest du 16.05.1893 :

Au Conseil d’État

Les élections municipales de Pluguffan, de Tréflez et d'Ergué-Gabéric

Le conseil d’état, saisi de pourvoi contre des arrêts du conseil de préfecture relatifs aux dernières élections municipales dans le Finistère, a rendu vendredi son arrêt dans les deux affaires des élections de Pluguffan et de Tréflez. Ces deux arrêts confirment les arrêts rendus précédemment par le conseil de préfecture et prononçant l'annulation des opérations électorales pour cause d'ingérence du clergé dans la lutte électorale.

Les élections d'Ergué-Gabéric

Dans une précédente audience, le 5 mai, le conseil d’État, statuant sur un pourvoi formé contre un arrêt du conseil de préfecture qui avait rejeté des protestations formulées contre les élections d'Ergué-Gabéric, avait rendu l'arrêt suivant :

Le conseil d’État,

Vu, etc.

Considérant qu'il résulte de l'instruction, et notamment de l'enquête à laquelle il a été procédé devant le Conseil de préfecture, qu'il a été tenu en chaire, par un des vicaires de la paroisse d'Ergué-Gabéric, huit jours avant le scrutin, des propos de nature à influencer les électeurs et à porter atteinte à la liberté de leur vote ; que, par suite, c'est à tort que le Conseil de préfecture a refusé d'annuler les opérations électorales ;

Décide :

Article 1er. - L'arrêté susvisé du conseil de préfecture du Finistère, en date du 4 juillet 1892, est annulé.

Article 2. - Les opérations électorales qui ont eu lieu le 1er mai 1892 dans la commune d'Ergué-Gabéric, pour le renouvellement du conseil municipal, sont annulées.


[modifier] 4 Nouvelles élections (transcriptions)

Le Finistère du 01.06.1893 :

Les élections municipales du 4 juin

On sait que le conseil d’État a annulé définitivement les dernières opérations électorales à Pluguffan, Ergué-Gabéric et Tréflez. C'est le 4 juin qui doivent avoir lieu de nouvelles élections municipales, dans ces trois communes.

Les réactionnaires ont mené grand bruit au sujet de la doctrine sur laquelle le conseil de préfecture et le conseil d’État se sont appuyés, tour à tour, pour rendre leurs décisions.

Cette doctrine est pourtant bien simple et répond à toutes les exigences de la logique et du bon sens.

Elle peut se résumer ainsi : le prêtre à l'église, le maire à la mairie et l'instituteur à l'école. C'est celle que n'avons jamais cessé d'exposer depuis 22 ans.

 

Courrier du Finistère du 10.06.1893 :

Triple victoire

Trois élections, trois victoires pour les catholiques ! Tel est le bilan de la journée de dimanche dernier dans le Finistère.

Beaucoup de nos lecteurs connaissent déjà le résultat des élections qui ont lieu à Tréflez, à Pluguffan et à Ergué-Gabéric. Partout nos amis ont été élus à une forte majorité : on trouvera les chiffres plus loin. Dans chaque commune le chiffre des voix catholiques a augmenté depuis le 1er mai 1892 ...

Que cette triple victoire ne soit que le prélude de nouveaux et éclatants succès. Des Bretons ne peuvent reculer quand on leur demande de travailler pour Dieu et pour le Pays.

Evit Doue hag ar Vro !. A. Dumont.


[modifier] 5 Coupures

 

[modifier] 6 Annotations

  1. Le « Courrier du Finistère » est créé en janvier 1880 à Brest par un imprimeur Brestois, Jean-François Halégouët qui était celui de la Société anonyme de « l'Océan » qui éditait à Brest depuis 1848 le journal du même nom, et par Hippolyte Chavanon, rédacteur en chef commun des deux publications. Le but des deux organes est de concourir au rétablissement de la monarchie. Le Courrier du Finistère est, de 1880 à 1944, un journal hebdomadaire d'informations générales de la droite légitimiste alliée à l'Église catholique romaine jusqu'au ralliement de celle-ci à la République. Il est resté ensuite le principal organe de presse catholique du département, en ayant atteint un tirage remarquable de 30 000 exemplaires en 1926. Rédigé principalement en français, il fait une place remarquable à la langue bretonne, qui est, alors, pour certains ruraux, la seule langue lisible, grâce à l'enseignement du catéchisme. Ayant continué de paraître pendant l'Occupation allemande (1940-1944), Le Courrier du Finistère fait l'objet d'une interdiction de parution. Pour lui faire suite, le diocèse de Quimper a suscité la création d'un hebdomadaire au contenu unique, mais sous deux titres, le Courrier du Léon et le Progrès de Cornouaille. [Ref.↑]
  2. Le Finistère : journal politique républicain fondé en 1872 par Louis Hémon, bi-hebdomadaire, puis hebdomadaire avec quelques articles en breton. Louis Hémon est un homme politique français né le 21 février 1844 à Quimper (Finistère) et décédé le 4 mars 1914 à Paris. Fils d'un professeur du collège de Quimper, il devient avocat et se lance dans la politique. Battu aux élections de 1871, il est élu député républicain du Finistère, dans l'arrondissement de Quimper, en 1876. Il est constamment réélu, sauf en 1885, où le scrutin de liste lui est fatal, la liste républicaine n'ayant eu aucun élu dans le Finistère. En 1912, il est élu sénateur et meurt en fonctions en 1914. [Ref.↑]
  3. La Dépêche de Brest est lancée le 18 novembre 1886 avec des moyens très limités et succède à l’Union Républicaine du Finistère créée 10 ans plus tôt. Quotidien, il sera même biquotidien durant des périodes d’actualité forte, comme lors de la première guerre mondiale, avec une édition du matin et une édition du soir. Installé rue Jean Macé à Brest (à l’époque rue de la rampe), à l’emplacement des locaux actuels du Télégramme, La Dépêche de Brest poursuivit son évolution jusqu’au 17 août 1944. Ce jour là, en application de la nouvelle réglementation de la Libération, les biens de la Dépêche furent mis sous séquestre. L’ensemble du matériel est alors loué au Télégramme, nouveau titre autorisé par le Comité régional de l’information. [Ref.↑]
  4. Panamiste : individu étant impliqué dans le scandale de Panama qui fut une affaire de corruption liée au percement du canal de Panama. Ce scandale éclaboussa plusieurs hommes politiques et industriels français durant la Troisième République et ruina des centaines de milliers d'épargnants, en pleine expansion internationale de la Bourse de Paris. [Ref.↑]
  5. L'opportunisme est un courant politique qui s'est développé en France au début de la IIIe République et qui regroupait des personnalités du parti républicain comme Jules Grévy, Léon Gambetta, Jules Ferry. Il se caractérisait par la recherche du soutien populaire dans l'engagement des réformes et s'opposait au radicalisme. Selon Gambetta « en politique, les transactions seules peuvent amener des résultats ». [Ref.↑]
  6. Louis Hémon (1855-1914) est, dans le Finistère, le représentant de la génération des fondateurs de la République. Fils d'un professeur du collège de cette ville, se fit inscrire au barreau de Quimper, fonda le premier journal républicain du département, le Finistère, et, bien que dispensé du service militaire, prit part à la défense de Paris dans un bataillon de mobiles bretons. Député républicain du Finistère de 1876 à 1885 et de 1889 à 1912. Sénateur du Finistère de 1912 à 1914. [Ref.↑]


Thème de l'article : Coupures de presse relatant l'histoire et la mémoire d'Ergué-Gabéric

Date de création : Novembre 2013    Dernière modification : 17.08.2016    Avancement : Image:Bullgreen.gif [Fignolé]