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Les billets hebdos de l'actualité du GrandTerrier

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Chaque semaine, un nouveau billet annonçant un ou plusieurs articles sur le site GrandTerrier.

Une compilation des billets est publiée en fin de trimestre sous la forme des chroniques du Bulletin Kannadig.

Anciens billets hebdos : [Actualité, archives]

Les anciennes affichettes : [Accroches à la une]

Modifications d'articles : [Journal des MàJs]


Sommaire

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1 Séquestre et amnistie du Grand-Juge

Billet du 16.06.2018 - « Le préfet, vû le certificat accordé le 2 floréal an 11 par le grand-juge ministre de la justice ... il est accordé aux héritiers de François-Louis de la Marche, mainlevée du séquestre existant sur les biens ci-devant désignés et apposé pour cause de son inscription sur la liste des émigrés »

Ce document inédit de 1792 concerne bien le séquestre ou confiscation des meubles et effets du château style Louis XIII, bâti en 1772-73 près de la métairie de Lezergué par François-Louis de La Marche (1720-1794), dit Lamarche père, tel que restitué ci-contre par l'aquarelliste Anne Cognard. En cette fin d'avril 1792 les de La Marche sont « émigrés et hors du royaume » : Lamarche père vient de partir sur l'île de Jersey et son fils cadet Joseph-Louis-René en Guadeloupe, le dernier des fils étant resté à Quimper et le fils aîné décédé en 1774.

Suite à la désertion des propriétaires de Lezergué, les autorités révolutionnaires procèdent à l'adjudication des tenues agricoles et aux convenants de Lezergué, et au séquestre de leurs biens personnels, Pour les Lamarche père et fils cadet qui habitaient aussi dans un hôtel quimpérois, l'inventaire de séquestre de Lezergué est complété par un séquestre dit « de la Quintin » où sont listés également des habits, du linge et quelques meubles laissés sur place.

L'inventaire de Lezergué est bien plus important, du fait des objets entreposés et du nombre de « chambres », désignées aussi sous le terme d'appartements. Hormis la cuisine, ces six grandes pièces de part et d'autre du grand escalier intérieur sont sous clefs, et le responsable de l'inventaire doit faire venir un serrurier pour les ouvrir.

Deux métayers sont ses interlocuteurs locaux : Guénnolé Kergourlay, valet domestique résidant au manoir et Jean Leguiader ménager demeurant à la métairie. Deux personnages officiels de la commune sont invités à rester présents pendant l'inventaire, le maire Jean Lenoach (ou Lozac'h ?) et l'officier municipal Jean Leday (alias Le Jour), mais ils « s'y sont refusés, de dire et de signer la cause de leur refus ». Sans doute voulaient-ils éviter de se prononcer contre les châtelains en fuite.

Et par ailleurs on peut noter que la fonction de maire pendant les premières années révolutionnaires n'était pas convoitée à Ergué-Gabéric, car les deux premiers, l'un pour 1791, le deuxième ici mentionné pour 1792, sont très discrets pour n'être mentionnés chacun que dans un seul document d'archives. Et le patronyme de celui de 1792 est incertain, car l'orthographe Le Noac'h ne correspondant à aucun actif de l'époque : seul Jean Lozac'h de Kervian (patronyme parfois transcrit en Lenoac'h) est l'un des signataires du cahier de doléances de 1789.

Ce qui frappe dans le relevé patrimonial, c'est la richesse des habitants qu'on ne trouve pas dans les documents habituels de successions de roturiers : des dizaines d'assiettes ou de plats de faïence, des assiettes, des gobelets ou théières de porcelaine, des couverts d'argent armoiriés ... Le niveau de vie est aussi dans les lits à tombeau avec ciel, rideaux et courtepointes (couverture doublée). Comme les cheminées sont légion, dans chaque appartement on trouve le nécessaire pour maintenir un feu : des chenets ou landiers, des soufflets, des pèles à feu, des tourne-broches.

 
Lezergué à la fin du 18e siècle, Anne Cognard 2017.

Au niveau des armes détenus par les occupants et laissées dans leurs chambres, on note plusieurs fusils à un ou deux canons et une épée à poignée d'argent. Ensuite le niveau culturel est élevé car on compte deux grandes bibliothèques dans les deux appartements à gauche de l'escalier, pour plus de 600 volumes au total. Est-ce un héritage des livres de Guy Autret, précédent occupant de Lezergué, avant la construction du château Louis XIII ?

Plus surprenant, des affaires religieuses sont rangées dans la première chambre à gauche : des calices, des patennes, des chasubles, des aubes, un banc d'église, des ornements d'autel, un livre d'église et des nappes d'autel.

Il est vraisemblable que tous ces effets resteront conservés à Lezergué pendant l'exil des maîtres des lieux. En 1803, le 13 floréal de l'an 11, les survivants peuvent se réjouir d'une amnistie du ministère de la justice : « exposent Joseph-Louis-René-Marie Delamarche ainé, et Joseph-Hiacinthe Delamarche cadet, qu'ils ont obtenû un certificat d'amnistie du grand juge ministre de la justice de deux floréal an onze pour François-Louis Lamarche leur père ». Ce dernier est décédé en exil à Jersey en octobre 1794.

Les raisons de l'amnistie, et donc de main-levée des séquestres les concernant, sont certainement des preuves de bonne volonté de leur part vis-à-vis des nouveaux pouvoirs politiques, et aussi le fait que le dernier fils Joseph-Hyacinthe, celui qui signe Lamarche Kerfors (et non Lezergué car ce titte échoit à son aîné), n'est pas parti en exil et est resté sur Quimper. On notera également que, parmi les papiers du défunt Lamarche père, des attestations de don patriotique lui avait délivré pour la période 1789-90.

La décision d'amnistie donne aussi l'explication du défaut d'adjudication du manoir de Lezergué en tant que bien national. Les héritiers, la veuve du fils aîné et les deux autres fils cadets, se voient rétablir leurs droits de jouissance sur les convenants du domaine noble de Lezergué, jusqu'à leurs futures ventes pour endettement ou éclatements successoraux.

Image:Square.gif En savoir plus : « 1792-1803 - Séquestre, amnistie et main levée pour les de La Marche de Lezergué »

2 Exil sur une île anglo-normande

Billet du 09.06.2018 - On pensait que François-Louis de La Marche, dernier seigneur de Lezergué, émigré à la Révolution à l'age de 72 ans, s'était éteint sur l'île Grande-Terre de la Guadeloupe où il aurait pu rejoindre son fils Joseph-Louis. Il fallait en fait le chercher sur une autre île, celle de Jersey.

Deux nouvelles sources en attestent :

Image:Square.gifImage:Space.jpgles recherches en 1886 de Régis de L'Estourbeillon incluant un recen-sement de tous les actes d'état civil concernant les familles nobles, principalement bretonnes ou normandes, émigrées à Jersey pendant la Révolution et l'Empire

Image:Square.gifImage:Space.jpgun document inédit d'autre part, découvert par Grégory Floc'h et cité en 2015 dans un article du bulletin de la Société Archéologique du Finistère, pièce d'archives dont nous fournissons une transcription complète, bien utile pour comprendre l'histoire des seigneurs de Lezergué.

Les documents relevés dans les registres Jersiais nous apprennent au moins ceci :

Image:Right.gifImage:Space.jpgSon décès sur l'île et la date d'inhumation du 28 octobre 1794 via le registre de la paroisse Saint-Laurent de Jersey.

Image:Right.gifImage:Space.jpgSa carrière militaire, à savoir qu'il est lieutenant des maréchaux de France, et qu'il est toujours en début 1793 volontaire de la 1ère compagnie du 2ème bataillon composée de « Mrs les Émigrés français, résidant en l'isle de Jersey (cf. liste complète en annexe du livre).

Image:Right.gifImage:Space.jpgSes relations familiales émigrées sur Jersey, notamment la famille Rocher de Quengo de St-Malo : François-Louis est parrain en 1783 d'une petite Léontine, et une année avant il est témoin pour le mariage des parents, le père étant son neveu, c'est-à-dire le fils de sa sœur.

Image:Right.gifImage:Space.jpgPour ce mariage on note l'intervention de son frère exilé à Londres, Jean-François de La Marche, ancien évêque de St-Pol-de-Léon, qui donne son autorisation ecclésiale pour se soustraire à l'obligation de publier les bans. Sa lettre, produite en annexe, explique la raison de cette dérogation par « le schisme qui agite l'Eglise Gallicane » et qu'il espère « le rétablissement de l'ordre et la réintégration des vrais pasteurs dans leurs églises ».

* * *

Le document inédit, conservé aux Archives départementales du Finistère est un « Inventaire des papiers et titres trouvé à la mort de mr de Lamarche père arrivé le 27 octobre 1794 en l'isle de Jersey paroisse de Saint-Laurent ». Le mémorialiste Régis de L'Estourbeillon produit le registre des décès en précisant que l'enterrement a lieu le 28 (cf livre cité ci-dessus).

 
Jersey en 1753, carte d'Herman van Loon.

Les papiers en possession du défunt, au nombre de 36, sont inventoriés dans ce document :

Image:Right.gifImage:Space.jpgSes premiers billets datés de Jersey démarrant en août-octobre 1791, les précédents étant émis de Bretagne, on peut donc supposer que l'exilé arrive sur l'île à cette date.

Image:Right.gifImage:Space.jpgLes emprunts et prêts sont effectués entre les parentés et les familles en alliance : sa tante Barbe Rose Martine, les Botherel du Plessis, les Borgne de la Tour, les Roche du Grégo, et aussi les Rocher du Quengo exilés à Jersey. Trois différents prêts sont assortis d'une condition de remboursement spéciale : « payable x mois après la rentrée en France ».

Image:Right.gifImage:Space.jpgFrançois-Louis de La Marche (1720-1794) est désigné comme Lamarche père, mais on trouve aussi un autre François-Louis dans les papiers les plus anciens : il s'agit de son père né en 1691 et décédé en 1738, « chef de nom et d'armes chevalier de l'ordre militaire de Notre-Dame de Mont Carmel et de Saint-Lazare ».

Image:Right.gifImage:Space.jpgLes de La Marche sont dits seigneurs de Kerfors et de Kernaou, avant qu'ils n'achètent le château de Lezergué : dans l'inventaire est mentionné l'acte de vente du 31 septembre 1736 pour François-Louis de La Marche (1691-1738) par cession de Jacques du Bot, successeur de Guy Autret.

Image:Right.gifImage:Space.jpgPour les années 1789-90, sont conservées précieusement des quittances pour des dons patriotiques de 250 livres. Ces contributions ne ressemblent pas au profil type d'un noble exilé et anti-révolutionnaire !

* * *

La semaine prochaine nous publierons les rapports de séquestres de ces exilés à Jersey et en Guadeloupe, et la main-levée faisant suite à l'amnistie révolutionnaire dont ils bénéficieront, à titre posthume pour le père.

Image:Square.gif En savoir plus : « L'ESTOURBEILLON Régis (de) - Les familles françaises à Jersey pendant la Révolution », « 1794 - Inventaire des papiers de François-Louis de La Marche après son décès à Jersey »

3 Patibulaires de Lestonan et Lezergué

Billet du 02.06.2018 - Pièce inscrite dans le registre B19 des lettres scellées à la Chancellerie de Bretagne durant l'année 1510-11, lequel registre est conservé aux Archives de Loire-Atlantique et a fait l'objet d'un mémoire de maîtrise par Karine Debord à l'Université de Bretagne Occidentale en 1997.

En ces débuts du 16e siècle, cela fait déjà 12 ans que la chancellerie a été récréée par Anne de Bretagne juste après son mariage avec le roi de France Louis XII, aux fins de veiller aux libertés institutionnelles du duché.

Parmi les 1484 actes du registre de 1510-1511, on trouve celui-ci en folio 210, octroyant au seigneur de Lezergué et des Salles l'autorisation ducale de déplacer ses fourches patibulaires du village de Lestonan de quelques mètres plus près de son manoir de Lezergué.

Rappelons que ces fourches représentent les poteaux soutenant des poutres auxquelles sont suspendus les cadavres des délinquants condamnés à mort. Seul le seigneur Haut Justicier a le droit d'avoir ces justices patibulaires sur son domaine, puisqu'il a le droit de condamner un criminel à mort. Selon le titre et la qualité des fiefs qui ont droit d'en avoir, les fourches ont 2, à 3, à 4 ou à 6 poteaux piliers.

Les actes du registre sont rédigés d'une belle écriture gothique dite "batarde". Le folio 209 précise que le mandement a été rendu à Dinan, ville où la chancellerie s'est installée pour quelques mois, « 14e jour de novembre oudit an ». Mais cette datation est basée sur le calendrier "ancien style" démarrant le jour de Pâques (31 mars), on peut déduire que, dans notre calendrier "nouveau style", elle est plutôt du 13 février 1511.

Le bénéficiaire haut-justicier de Lezergué est Jehan de Coetaznere, seigneur de Lezergué et des Salles, décédé en 1537, et détenteur des armoiries aux 3 épées visibles sur les vitraux de l'église paroissiale d'Ergué-Gabéric. Il est marié à Amice de la Palue, et leur fille transmettra l'héritage de Lezergué à la famille Autret.

L'accord de la chancellerie de Bretagne s'appuie sur ce pré-supposé : « Suposant que ses predicesseurs seigneurs des Salles auront justice patibullaire en ung villaige de Lestonan en la parroesse d'Ergué Gabéric ». Les générations précédentes incluent certainement le père de Jehan, décédé en 1500 et prénommé Jehan également. Par contre, il n'est pas attesté que le droit de haute-justice était accordé aux premiers occupants nobles de Lezergué, à savoir les Cabellic.

Quant aux circonstances de la demande, à savoir que les fourches patibulaires sont "chues" (du verbe choir) : « elle estoit cheoiste apres que l'informacion en fut faicte fut ledit suppliant licencié », d'autres documents plus tardifs confirment qu'en 1497 Jehan de Coetanezre avait obtenu le droit de relever ses « patibulaires à deux pots » (piliers).

  Les 13 premières lignes du mandement des patibulaires de Jehan de Coetanezre :

1. Mandement adrecé au juges de Quempercorentin
2. et à touz autres justiciers à qui peult apartenir,
3. pour maistre Jehan de Coetanezre. Suposant
4. que ses predicesseurs seigneurs des Salles auront
5. justice patibullaire en ung villaige de
6. Lestonan en la parroesse d'Ergué Gabéric. Et qu'elle estoit
7. cheoiste apres que l'informacion en fut faicte,
8. fut ledit suppliant licencié de la faire lever au
9. lieu où elle estoit. Laquelle justice ilz
10. desireront muer en autre lieu en son fié
11. qui tient prochement du roy et duc en ce pays,
12. qui est plus pres de son manoir qu'il a
13. en ladite parroesse d'Ergué Gaberic.

* * *
En tous cas, le mandement de 1511 de la chancellerie déclare que le prince, à savoir la duchesse et son mari le roi de France, autorise le déplacement de l'ouvrage de Lestonan en un lieu inconnu situé plus proche du manoir de Lezergué : « ce n'y ait aucun prejudice au prince ne à aultruy licencier ledit suppliant de muer sadite justice patibullaire et la lever ailleurs pres de sondit manoir ou de justice ... ». Les deux poteaux de justice ont-ils été dressés sur la montagne de Coat-Chapel ?
Image:Square.gif En savoir plus : « 1511 - Mandement de la Chancellerie pour relever les patibulaires de Lezergué-Lestonan »

4 Voyage organisé à Jérusalem

Billet du 26.05.2018 - « Ce fut pour nous la plus belle journée que nous passâmes dans ce triste pays. J'ai vu bien des pays depuis, et, certes, si j'avais eu des moyens de voyager, je serais allé avec plaisir les revoir, mais jamais je n'aurais voulu revoir Jérusalem », Jean-Marie Déguignet, 1856

Alors que la guerre de Crimée s'est soldée par l'assaut de Sébastopol, le jeune soldat Jean-Marie Déguignet est rapatrié à Constantinople (Istanbul) en attendant un retour en France. Là, il fait connaissance avec un marchand arménien francophone qui lui propose, ainsi qu'à un camarade, un voyage express en terre sainte, tous frais payés. Une permission de 12 jours leur est accordée : « quatre pour aller et quatre pour revenir ». Les voici donc, tous les trois, qui embarquent sur un vapeur russe transportant à Jérusalem des « pèlerins de toutes les parties de la Russie ».

On a souvent écrit que Jean-Marie Déguignet a perdu la foi en faisant ce pèlerinage à Jérusalem en 1856. Mais ce n'est pas vraiment le cas, son récit de voyage ne fait que conforter son athéisme nourri par des lectures et observations préalables.

En regard des deux séries des cahiers de Jean-Marie Déguignet (JMD), la lecture des notes de voyages de Gustave Flaubert (GF), accompagné de son ami Maxime Du Camp, permet de mieux comprendre les propos authentiques de notre soldat breton :

✔ L'Arménie est le premier État officiellement chrétien au monde dès l'an 301, et ses habitants, marchands pour la plupart, se sont installés très tôt dans la ville de Jérusalem.

  • « notre Arménien qui savait à peu près toutes les langues qui se parlent à Jérusalem », « nous autres Arméniens, nous avons nos moines exploiteurs, là-bas, sur le mont Sion » (JMD) ;
  • « Sauf les environs du quartier arménien, qui sont très balayés, tout est fort sale », « L’Arménien me paraît ici quelque chose de bien puissant en Orient » (GF).

✔ Un doute subsiste sur le passage de Jean-Marie Déguignet par la ville de Beyrouth au nord en pays libanais.

  • Dans le récit publié en 1905 l'auteur écrit « Je me vois donc obligé d'omettre certains noms propres, de peur de me tromper de nom, de lieu » et une note de l'éditeur avance ceci : « Notre auteur, en effet, écrit constamment Beyrouth pour Jaffa ».
  • Dans la deuxième version JMD précise bien  : « Nous débarquâmes à Beyrouth, et un peu au-delà, à Jaffa (Tel-Aviv), nous trouvâmes une voiture » et au retour son vapeur part aussi de Beyrouth. En 1856, les liaisons régulières de bateaux vapeurs font escale dans chacun des deux ports.
  • Contrairement à Flaubert qui, débarqué à Beyrouth, fait un voyage de plusieurs semaines par la route jusqu'à Jérusalem, peut-être que JMD s'est rapproché de Jaffa sur un navire côtier.

✔ Pour ce qui concerne les lieux sacrés chrétiens, la petite taille jardin des oliviers est unanimement remarquée.

  • « Quelle désillusion ! Je vis un jardin avec des légumes et des fleurs, », « ce fameux Jardins des Oliviers, que j'aurais nommé plutôt un jardin potager » (JMD)
  • « Le jardin des Oliviers, petit enclos en murs blancs, au pied de la montagne de ce nom » (GF)

✔ Au Saint-Sépulcre, c'est le nombre de religions présentes qui surprend les deux voyageurs.

  • « vingt-et-un autels dans ce temple, où   vingt-et-un   prêtres
 
(Panorama de Jérusalem en 1850-60, Othon Von Ostheim)
chantent les louanges », « le grand autel, qui appartient au culte grec ou orthodoxe, une dizaine d'autres autels, tous affectés à des cultes différents. » (JMD)
  • « Ce qui frappe le plus ensuite, c’est la séparation de chaque église, les Grecs d’un côté, les Latins, les Coptes ; c’est distinct, retranché avec soin, on hait le voisin avant toute chose.  » (GF)

✔ Le mur du vieux temple des juifs est très brièvement cité, mais sans être qualifié "des lamentations" comme de nos jours.

  • « quelques vieux pans de murs du Mont Sion que les juifs vont embrasser en pleurant et se frappant la poitrine » (JMD)
  • « aller voir les Juifs pleurer devant les restes de ses murs », « Vieux Juif dans un coin, la tête couverte de son vêtement blanc, nu-pieds, et qui psalmodiait quelque chose dans un livre, le dos tourné vers le mur » (GF)

✔ La grande mosquée d'Omar est par contre un lieu de visite incontournable.

  • « cette fameuse mosquée d'Omar qui est, au dire des amateurs, le plus beau monument de Jérusalem, bâti, dit-on, sur l'emplacement du grand temple de Salomon », « le temple d'Omar, dans lequel les prêtres de Mahomet exploitent les vrais croyants de la même façon que les prêtres chrétiens » (JMD)
  • « La maison de Ponce Pilate est une grande caserne, c’est le sérail. De sa terrasse supérieure on voit en plein la mosquée d’Omar bâtie sur l’emplacement du Temple. » (GF)

✔ Enfin, l'importance de la présence turque dans toute la terre sainte rappelle l'existence de l'empire ottoman jusqu'en 1917.

  • « Il y avait bien des gendarmes turcs, zapotiés, établis par poste de distance en distance pour garder les routes », « une garde turque à la porte même de ce grand temple chrétien ... pour mettre ordre entre les prêtres des différents cultes chrétiens » (JMD)
  • « Les clefs sont aux Turcs, sans cela les chrétiens de toutes sectes s’y déchireraient. », « quelques beaux corps de garde turcs », « Notre janissaire turc chasse à grands coups de bâton les mendiants » (GF)
Image:Square.gif En savoir plus : « Le voyage touristique à Jérusalem du permissionnaire Jean-Marie Déguignet en 1856 »

5 Funérailles apocryphes de Kerdévot

Billet du 18.05.2018 - Enquête sur les origines de cette scène violente du retable flamand de Kerdévot où l'on voit trois soldats aux mains tranchées.

Le cortège funèbre de Kerdévot est formé de la Vierge allongée sur un brancard porté par les apôtres Pierre à la tête de la défunte et Paul devant, saint Jean ouvrant le chemin en tenant la palme resplendissante, et les autres apôtres en procession. Cette Translation (du latin "transitus") de la Vierge qui suit l'épisode de la Dormition et précède l'Assomption et le Couronnement, n'est pas très souvent représentée dans l'iconographie chrétienne classique.

Cette rareté est sans doute due au fait que les sources primitives de ce mystère marial sont présentes uniquement dans quelques textes apocryphes qui ont été condamnés très tôt par l'Église catholique.

Les écrits apocryphes chrétiens mettant en scène le mystère de la Vierge Marie, à savoir essentiellement le pseudo-Méliton de Sardes, le livre de Jean sur la dormition et l'homélie de saint Jean Damascene, datent des 6e et 7e siècles. Des poèmes en latin en ont été produits, « Transitus Beatae Mariae Virginis » ("La translation de la bienheureuse Vierge Marie"), et des copies et commentaires insérés en 1261-1266 dans la Légende dorée de Jacques de Voragine. On connaît même une copie imprimée en 1530 d'un poème breton non daté « Tremenvan an Ytron Guerches Maria » ("Le trépas de madame la Vierge Marie").

Pour l'épisode représenté sur le retable de Kerdévot, à savoir la punition divine des mains coupées lors de la procession funèbre de la Vierge, les textes apocryphes parlent d'un offenseur juif nommé Jéphonias (et Ruben dans une variante plus tardive) et le présentent comme un « Prince des prêtres ».

Or, à Kerdévot, ce sont trois soldats qui sont punis de sacrilège, et non un seul prêtre. Les deux premiers soldats tenant une lance sont à terre avec chacun une main tranchée, et le troisième est debout avec ses deux mains collées au brancard. Comme  dans les

  écrits du 6-7e siècle, la « Légende dorée » de Voragine mentionne un prince des prêtres, mais par contre il existe une version nestorienne plus ancienne, issue de l'apocryphe du pseudo-Jean, qui nomme expressément un « soldat Jôphanâ » ("le Jéphonias de l'apocryphe grec").

Si l'on pousse un peu plus l'observation de la scène représentée à Kerdévot, on note que l'armure du soldat de droite est ornée de la tête à la taille d'une bandelette ressemblant à un attribut de haut prêtre juif : on a sans doute là le double personnage Jôphanâ-Jephonias, mi prêtre mi soldat, qui sera guéri de sa blessure par un saint Jean le regardant avec compassion.

Nous n'avons trouvé que quatre représentations artistiques de la scène
(Miracle de la Vierge, Zompini)
(Miracle de la Vierge, Zompini)
de la translation de la Vierge : dans deux peintures respectivement à Venise (de Gaetano Zompini) et à Troyes, sur les vitraux de la cathédrale de Chartes, et sur une icône orthodoxe. Ces œuvres présentent la légende initiale du méchant prêtre juif ; mais elles n'ont ni la richesse, ni l'originalité des funérailles de Kerdévot.
Image:Square.gif En savoir plus : « La scène des funérailles du retable flamand dans les sources apocryphes du christianisme »

6 Une fin de carrière remarquée

Billet du 12.05.2018 - « Le Guay (Prosper-François) demeurant au Cluyou, commune d'Ergué-Gabéric, a été nommé chevalier de la Légion d'honneur le 14 Août 1865 en qualité de conseiller de Préfecture. Enregistré registre 47 fol. 61 n° 109604 », Grande Chancellerie.

Les sources utilisées sont d'une part la base Léonore de la Grande Chancellerie de la Légion d'honneur, et d'autre part le dossier du personnel de la Préfecture de Quimper contenant 37 pièces retraçant la carrière du conseiller Prosper Le Guay.

Le dossier des Archives départementales inclut tout d'abord une lettre de candidature plutôt laconique de Prosper Le Guay au poste de conseiller de préfecture en avril 1848 : « Mes amis et quelques uns des vôtres m'engagent aujourd'hui à faire cette démarche près de vous ». Avocat de formation, il exerce à cette date une double profession : agriculteur dans sa propriété du Cleuyou et juge au tribunal de commerce de Quimper.

Sa lettre d'offre de service est adressée au « citoyen com-missaire » qui est la nouvelle dénomination du poste de préfet depuis la révolution de février, et se termine par la tonitruante et belle formule de politesse « salut et fraternité ». Sa deuxième lettre d'octobre 1848 est plus classique car le précédent titre de préfet est déjà rétabli.

Dès janvier 1849 il est nommé Conseiller de préfecture et un décret de Louis-Napoléon Bonaparte, président de la République, confirme immédiatement son entrée dans le Conseil de la préfecture de Quimper.

En 1852, le préfet Charles Richard, nouvellement arrivé à Quimper, établit une fiche de renseignement très détaillée sur son collaborateur, apportant des informations pratiques (état-civil, expériences professionnelles, familles maternelle, paternelle et conjugale, fortune), mais aussi sur ses qualités humaines :
Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgM. Le Guay est un auxiliaire très utile pour un Préfet ; son zèle et son ordonnance ne se démentent jamais. Il est aimé d'estime de tout le monde. »
Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgM. Le Guay se renferme exclusivement dans l'exercice de ses fonctions de Conseiller de préfecture. Le temps qu'il lui reste, il l'emploie à l'exploitation de sa propriété située à 3 kilomètres de Quimper. »
Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgCaractère très bienveillant. Excellentes relations et très étendues. M. Le Guay s'adonne à l'agriculture avec succès. D'heureuses tentatives en culture ont contribué à augmenter sa fortune. Aime beaucoup l'horticulture. »

En février 1861 il est promu secrétaire général par le ministre de l'Intérieur sur proposition du préfet Richard. En août 1865, la Grande Chancellerie lui accorde le grade de chevalier de la Légion

 
d'honneur en qualité de conseiller de préfecture du Finistère. Dans son dossier des Archives nationales, on trouve une demande datée de 1938 envoyée par un historien quimpérois aux fins de connaître le dossier de nomination d'un préfet nommé Le Guay. On lui envoie celui du conseiller Prosper Le Guay, car l'autre dossier n'existe plus, car le titulaire a été radié. En effet Gilbert Le Guay, préfet de Quimper de 1879 à 1881, a été rayé des listes de la Légion d'honneur pour raison d'escroquerie (affaire de la Société centrale de Dynamite).

En janvier 1866 il est promu vice-président du conseil de préfecture par Napoléon, Empereur des Français, sur avis du préfet Richard, avec pour mission de remplacer ce dernier en cas d'absence : « C'est à M. Le Guay, toujours du Conseil de Préfecture, qu'est, depuis longtemps, confié le soin de présider les réunions en mon absence. M. Le Guay est un homme timide et qui n'a peut-être pas une habitude suffisante de la parole ; mais il a l'esprit droit et ne manque pas de l'intelligence des affaires. Ses collègues ont, d'ailleurs, pour lui beaucoup de déférence, et il jouit à Quimper de l'estime et de l'affection générales. ». Cette nomination sera confirmée en 1868.

En 1868 c'est l'heure pour Prosper Le Guay de faire une demande de pension de retraite à l'administration. La réponse est tout d'abord négative, ses années de services de 1849 à 1868 étant inférieures à 20 ans. Une enquête est diligentée pour retrouver ses tout premiers bulletins de salaires, et il présente aussi un certificat médical. Cela n'empêche pas « Napoléon, par la grâce de Dieu et la volonté nationale, Empereur des Français » de le nommer en août 1868 « conseiller de préfecture honoraire ».

Le préfet Richard, mis aussi en retraite en 1868 avec pension, reste à Quimper jusqu'à la date de son décès en 1888. Deux ans avant, en 1886, Prosper Le Guay décède à l'âge de 80 ans, en son manoir du Cleuyou, en ayant pu goûter quelques années de retraite près de ses plantations.
Image:Square.gif En savoir plus : « 1848-1868 - Légion d'honneur et carrière du conseiller en préfecture Prosper Le Guay »

7 Le 15e gothique et renaissant de Kerdévot

Billet du 05.05.2018 - « Parmi les grandes chapelles construites dans le même temps que la nef de Quimper, Notre-Dame-de-Kerdévot figure en bonne place. Bâtie dans la seconde moitié du XVe siècle, on peut imaginer ici la présence d'un maître formé sur le grand chantier voisin. », Philippe Bonnet.

Tout au long du 15e siècle plusieurs chantiers successifs ont été menés pour finaliser l’élévation de la chapelle de Kerdévot. Roger Barrié, conservateur général honoraire du patrimoine, a étudié les différents éléments d’architecture de l’édifice  : « La chapelle fut commencée par le mur du chevet raidi, à l'extérieur, par six contreforts droits, et, à l'intérieur par deux murs de refend que terminent deux groupes de trois colonnes dans le chœur. Les premières colonnes du chœur sont encore dans la tradition du gothique de la première moitié du XVe siècle qui souligne clairement la fonction des supports autour d'un noyau central. »

Pour la datation il propose : « L'analyse du chœur de Kerdévot laisse apparaître la progression de la construction. Tout d'abord, à partir de 1470 environ, mise en place des colonnes au revers du chevet ; puis élévation des colonnettes pour donner plus d'élan au volume du chœur. La nef et l'ensemble du massif occidental restent en projet, et l'aménagement intérieur, notamment le recouvrement par une charpente et la pose des vitraux du chœur dont l'un d'eux porte la date de 1489. »

On peut donc dire que l’élévation du cœur, du chevet et de la maitresse-vitre de Kerdévot est contemporaine au chantier voisin de la cathédrale de Quimper. Pour Roger Barrié, il est probable que la nef, c’est-à-dire la partie occidentale, et la finalisation de la couverture ont été exécutées qu’après l’an 1500.

Une autre hypothèse est proposée par Philippe Bonnet, professeur associé à l’université de Bretagne-Sud et conservateur en chef du patrimoine : « Tout en observant que les premières colonnes du chœur sont encore dans la tradition du gothique de la première moitié du 15e siècle, R. Barrié propose pour l´édifice une chronologie basse : implantation du chœur dans les années 1470, achèvement du mur du chevet vers 1480, construction de la nef dans les premières décennies du 16e siècle. Il nous semble au contraire, à voir l´homogénéité du parti, que l´œuvre peut fort bien s´inscrire en totalité dans la seconde moitié du 15e siècle. À cet égard, la simplicité des chapiteaux et des grandes arcades de la nef peut être interprétée comme une volonté de hiérarchiser les espaces par le biais du décor, plutôt que comme l´indice d´une campagne tardive. »

Philippe Bonnet résume ainsi les nombreux traits stylistiques communs de Saint-Corentin et de Kerdévot :

Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgla coexistence des formes en plein-cintre et des arcs brisés, des nervures en pénétration et des chapiteaux,  »
Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgla modénature qu'on retrouve identique à la croisée du transept de Quimper et à l'arc triomphal de Kerdévot,  »
Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgle répertoire formel des portes, des remplages et des pinacles. »

Et il rejoint Roger Barrié sur ce constat : « En bref, tout indique que les travaux de la chapelle ont été conduits au 15e siècle en parallèle avec le grand chantier quimpérois, ou du moins dans sa suite immédiate, par des maîtres formés sur celui-ci. »

Gildas Durand a, quant à lui, remis en perspective un élément incontournable de la chapelle en le datant du siècle de la construction de la chapelle : « La Maestà de Kerdévot date probablement de la seconde moitié du 15e siècle, et semble-t-il plus précisément du dernier tiers de ce siècle. Cela coïncide trop avec la période de construction de la chapelle pour ne pas proposer une importation contemporaine, ou de peu postérieure ».

 
Son article complet sur la statuaire de Kerdévot est publié en 1989 dans le cadre du cinquième centenaire de la chapelle de Kerdévot. Il est complété par une étude parue en parallèle dans les dossiers du Centre régional archéologique d'Alet.

Pour lui, la provenance de la maestà de Kerdévot n'est pas flamande comme l'autre oeuvre majeure de Kerdévot (le retable) : « Toutes les références nordiques que l’on pourrait trouver à An Intron Varia Kerdevot sont des œuvres italianisantes. C’est bien en Italie qu’il faut chercher des répondants à l’œuvre d’Ergué-Gabéric ».

Il s'agit d'une maesta, une vierge trônant entourée d’angelots. La Maestà est un terme italien désignant la Vierge Marie en majesté et de face, dans une attitude hiératique, assise sur un trône, entourée d'anges, et portant éventuellement son enfant Jésus. La représentation du trône y est matériellement importante et imposante.

Les visages de la Vierge et des angelots ne sont ni bretons, ni nordiques. Le drapé, nullement flamand, est lui aussi italien dans son rejet des cassures trop marquées. Le voûtement du trône par une grande valve de coquille saint Jacques se retrouve notamment dans Botticelli et Cosmé Tura.

Pour Gildas Durand, il s’agit d'une « grande oeuvre importée d'Italie » à laquelle il y a lieu « d’attribuer la paternité à un atelier du Nord de l'Italie », et plus précisément « des années 1480 comme période où ces madones étaient à la mode, entourés de riches et puissantes architectures renaissantes, aux décors parfois symboliques, et auréolées de putti. »

Et enfin, « Par sa majesté, la Maestà de Kerdévot mérite un renom autrement plus grand que celui dont elle aura bénéficié jusqu'alors. »

Image:Square.gif En savoir plus : « Le 15e siècle gothique et renaissant de la chapelle de Kerdévot », « DURAND Gildas - La statuaire à Kerdévot », « BARRIÉ Roger - La construction de la chapelle de Kerdévot au XVème siècle », « BONNET Philippe - Historique et description de la chapelle de Kerdévot »

8 Restaurations de patrimoine antique

Billet du 28.04.2018 - « Il y a une douzaine d'années vous fîtes l'acquisition à la commune de Scrignac de la chapelle en ruines de Coatquéau, que vous avez depuis magnifiquement restaurée à Scaër. Accepteriez-vous de me revendre le petit cimetière de Coatquéau avec les débris de la chapelle et de la fontaine sacrée qui s'y trouvent encore ? », abbé Jean-Marie Perrot, 3 octobre 1932.

Fils de Herry Caouissin, le secrétaire de l'abbé Perrot, Youenn Caouissin vient de publier aux Editions Via Romana une biographie complète écrite comme des mémoires et basée sur des archives personnelles inédites. L'abbé Jean-Marie Perrot (1877-1943) a été un des acteurs du Mouvement breton du début du 20e siècle, notamment via l'association culturelle catho-lique Bleun-Brug créée en 1905.

L'abbé Perrot, recteur de Scrignac à partir de 1930, fait reconstruire un sancturaire à Coat-Quéau pour remplacer la vieille chapelle en ruines dont les pierres avaient été vendues en 1925 et transportées par l'entrepreneur René Bolloré près de sa papeterie de Cascadec en la commune de Scaër.

Dans le livre de Youenn Caouissin, les circonstances du déplacement de la chapelle et des reconstructions sont expliquées par l'abbé Perrot grâce à une lettre inédite d'octobre 1932 qu'il adresse à René Bolloré. L'abbé a des propos bienveillants à son égard : « Je savais en lui écrivant que je m'adressais à un chrétien, à un homme de cœur, et je ne fus pas déçu ».

La lettre est un rappel de l'importance du site de Coatquéau et la demande d'une rétrocession du terrain pour y rebâtir un sanctuaire. René Bolloré accepte la restitution des lieux sans contrepartie financière et cède les pierres non utilisées dans la construction de la chapelle de Cascadec.

La lettre de 1932 n'aborde pas le sujet du calvaire de Coatquéau remonté dans la propriété gabéricoise de l'industriel. « Il était aussi dans son intention de restituer le calvaire » semble regretter l'abbé Perrot.

En guise de conclusion l'abbé Perrot rappelle que René Bolloré est remercié de sa dotation en étant désigné comme le parrain de la cloche principale du nouveau sanctuaire. René Bolloré est décédé en janvier 1935 et n'assiste donc pas à l'inauguration du site de Stanquéau en 1937. Il est étonnant au passage que l'abbé Perrot ou son biographe attribue à M. Bolloré le prénom de Ronan en lieu et place de René.

Image:Square.gif Article : « CAOUISSIN Youenn - Vie de l'abbé Yann-Vari Perrot »

 
Dans la biographie de l'abbé Perrot, il est rappelé que l'affaire de 1925 a été connue du grand public par un article et photo du journal parisien de « L'Illus-tration ». Nous avons retrouvé cet encart, mais aussi les chroniques de l'Ouest-Eclair très vindicatives au niveau régional.

L'article d'Ouest-Eclair daté du 27 avril, au titre accrocheur « Comment on met à l'encan un calvaire », dénonce les faits en affichant une certaine lassitude : « Jusqu'au dernier moment on espéra que l'achat ne serait pas opéré. Il fallut bien se rendre compte du fait accompli. La population s'intéressa assez peu à cet événement, on n'en saisit pas la gravité ».

L'action du curé de Scrignac qui avait proposé de remonter le calvaire devant l'église paroissiale fut sans effets : « M. Grall, curé de Scrignac, s'est en vain élevé du haut de la chaire contre la mise à l'encan d'un monument respectable aux yeux de tous, datant du 16e siècle ».

Après une première mise à prix de 6.000 francs, le dernier enchérisseur pour 10.900 francs sera M. Le Rumeur, ancien agent-voyeur, qui représentait M. René Bolloré, propriétaire des papeteries d'Odet en Ergué-Gabéric et de Cascadec en Scaër.

L'article de L'Illustration reprend le même titre que celui de l'Ouest-Eclair, « Un calvaire à l'encan », à savoir mis aux enchères, et publie aussi la photo des ruines derrière la base du calvaire.

La défense du patrimoine antique est le sujet principal : « Notre-Dame de Coatquéau était, jadis, un lieu de grande vénération. De l'ancienne église, qui se dressait, fort belle sous le dôme imposant de très vieux arbres, il ne reste plus les ruines d'une chapelle et une croix monumentale en granit de Kersanton. »

Image:Square.gif Article : « La vente de la chapelle et du calvaire de Coat-Quéau

En février 1928 le même journal « L'Illustration » publiera un article et une photo de la nouvelle chapelle de Cascadec.

9 Les mineurs de Kerdévot sont lockoutés ...

Billet du 21.04.2018 - « Lock-out, s.m. : du mot anglais signifiant "enfermer dehors" qualifiant une "grève patronale", une fermeture provisoire d'une entreprise, décidée par l'employeur pour répondre à une grève ouvrière ». Une double grève en 1927 analysée au travers des archives et des journaux.

Le dossier conservé aux Archives départementales du Finistère contient plusieurs rapports adressés au préfet par l'ingénieur en chef des mines et par le capitaine de gendarmerie de Quimper sur le lock-out de 1927. À la demande du Ministère du travail, un formulaire détaillé est aussi rempli par les services de préfecture en février 1928.

Les rapports portent sur les conditions de revendications des ouvriers se mettant en grève le 11 octobre à la mine d'antimoine de Kerdévot, sur le lock-out et les licenciements prononcés le 12, et sur les suites un mois plus tard lorsque la mine ré-ouvre avec de nouvelles machines.

Via le premier rapport de l'ingénieur on apprend que la mine de Kerdévot créée en 1913 a été remise en exploitation en avril 1927 avec un effectif de 10 ouvriers, avec une croissance de mois en mois jusqu'aux 46 de septembre, lequel personnel est essentiellement occupé au fonçage du puits principal qui a atteint les 21 mètres 75 de profondeur. L'ingénieur en chef émet un avis sur la nature de la grève : « Il semble qu'on soit en présence d'une grève de meneurs, plutôt que d'une véritable grève pour salaires ».

Dans le rapport d'octobre de la gendarmerie, les objectifs de la revendication salariale sont précisés : « Les mineurs ont demandé 36 francs par jour au lieu de 22 et les manœuvres 25 francs au lieu de 18 ». Et la décision de la direction d'un lock-out est sans appel : « Ce directeur, présent sur les lieux aujourd'hui, m'a déclaré avoir fermé la mine avec l'intention de reprendre le travail dans un mois environ ».

Le 2e rapport du capitaine, daté du 15 novembre, donne les conditions de reprise un mois plus tard avec 4 ouvriers de fond et 7 manoeuvres avec des salaires revus à la baisse : « Les manœuvres reçoivent le même salaire que précédemment, soit 18 francs par jour. Les mineurs subissent une diminution de 1 franc par jour et touchent 21 francs au lieu de 22. »

À titre de comparaison, on trouvera dans l'article un tableau statistique des salaires moyens journaliers versés en 1927 aux mineurs du nord de la France, lesquels sont de l'ordre de 32-33 francs, soit un tiers plus élevé que ceux de Kerdévot.

  Le rapport détaillé de 1928 précise les caractéristiques des nouvelles machines installées : « un moteur semi-diesel, une pompe électrique et un compresseur d'air qui ont permis de diminuer la main d'oeuvre dans une proportion importante ».

Image:Square.gif En savoir plus : « 1927 - Lockout suite aux revendications salariales aux mines d'antimoine de Kerdévot »

Les trois journaux L'Ouest-Eclair, Le Finistère et Le Progrès du Finistère, malgré leurs sensibilités républicaines ou catholiques respectives, abordent strictement de la même manière le mouvement de grève à la mine d'antimoine de Kerdévot devenant un lockout par décision de sa direction : « Quarante ouvriers de la mine d’antimoine de Kerdévot, en Ergué-Gabéric, ont menacé de faire grève si leurs salaires n’étaient pas relevés ... Le travail serait repris dans un mois environ. »

Le journal national L'Humanité par contre s'insurge et fait un vif plaidoyer de la cause ouvrière dans son édition du 16 octobre :

Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgLes ouvriers, au nombre de 40, étaient payés jusqu'à ces derniers temps 17 fr. 20 par jour. Ce chiffre parait incroyable au moment où le prix de la vie est si élevé. »

Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgUne augmentation de salaire qui devait porter à 4 francs le taux horaire de l'ouvrier du fond. Augmentation tout à fait justifiée qui aurait fait des journées de 32 francs, et non de 36, comme le disent les journaux locaux. »

Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgAux ouvriers, qui malheureusement n'ont pas encore compris la nécessité du syndicat, à s'organiser sans plus attendre. Tous unis, ils sauront imposer des salaires leur permettant de vivre. »

Image:Square.gif En savoir plus : « Lockout et revendications des ouvriers de la mine d'antimoine, journaux loc. Humanité 1927

En fait, en 1927, les luttes sociales sont nombreuses, notamment dans les ports du littoral sud-breton touchés par une grève des pêcheurs. À Ergué-Gabéric, les ouvriers sont majoritairement employés soit comme commis agricoles, soit comme carriers, et dans ces milieux ruraux l'esprit syndical n'a que peu d'emprise.

Les observateurs le précisent bien dans leurs rapports au préfet : « À aucun moment le calme n'a cessé de régner », « Il n'est pas à craindre que l'ordre soit troublé ».

10 Une moitié se trouve sur le grabat ...

Billet du 14.04.2018 - « Cessez, dit le médecin au chirurgien, il n'y a plus rien à faire, on ne le sauvera pas. Bianchon et le chirurgien replacèrent le mourant à plat sur son grabat infect », Honoré de Balzac, Le Père Goriot.

Cette semaine l'analyse d'une liasse de documents conservée aux Archives Départementales d'Ille-et-Vilaine incluant des rapports et tableaux sur l'évolution et les conséquence d'une épidémie de dysenterie qui a touché Ergué-Gabéric, Briec et quelques autres communes entre 1779 et 1787.

Le dossier démarre par une lettre datée de septembre 1786 du subdélégué Le Goazre de Quimper à l'intendant à Rennes : « Le sieur Denys recteur du Grand Ergué m'écrivit le vingt sept de la manière plus pressente, une moitié des habitants de sa paroisse se trouve sur le grabat, l'autre moitié chancelle, plusieurs sont morts et beaucoup d'autres très mal. »

La maladie épidémique déclarée à Ergué-Gabéric et Briec est vraisemblablement la dysenterie qui est une maladie infectieuse grave se traduisant par des diarrhées et crampes abdominales, et une mortalité importante. Le nombre d'habitants de la paroisse est d'environ 1500 âmes. Si le nombre de morts en 1786-87 est de 200 sur 2 ans, le plus grand pic de décès annuels reste l'année 1779 : 159 morts, soit plus du double d'une année normale et plus de 10% de la population totale (cf. étude démographique).

Dans la lettre du subdélégué il est question aussi de la fin de l'épidémie à Briec, laquelle s'est propagée à Ergué-Gabéric où des secours sont demandés : « Les malades pauvres de Briec se rétablissent, le cour du mal est arrêté ... À peine le mal cesse-t-il d'un cotté qu'il se reproduit d'un autre (au Grand Ergué). ... le peuple de cette paroisse a réellement bezoin de secours, et que la présence du chirurgien y est d'autant plus nécessaire que M.M. les prêtres sont eux-mêmes grabataires.  »

Les remèdes utilisés par les médecins et chirurgiens sont faits exclusivement de « miels, syrops et vinaigre ». Les sirops et les boissons vinaigrées sont accompagnés de produits à base de plantes et préparations diverses dont un rapport donne précisément la quantité précise délivrée à Ergué Gabéric pendant le passage du chirurgien Kerjean : deux livres de manne (suc purgatif du frêne), une demie livre de senné (plante laxative), une livre de sel de plomb (effets constipatifs), quatre onces de sel de nitre (maux d'estomac), huit onces de crême de tartre (purge de bitartrate de potassium), une once de "semen contra" (plante vermifuge) et enfin six onces de jalap (poudre purgative de tubercule).

Les paiements des honoraires du médecin (celui qui établit le traitement) et du chirurgien (celui qui applique le traitement) sont déclenchés par l'intendant de Bretagne, au vu des rapports et certificats. Le tarif journalier est différent : 6 livres pour le chirurgien et 15 pour le médecin.

Les pièces de 1786 concernant Ergué-Gabéric incluent également un rapport sous forme de tableau, adressé à la subdélégation de Quimper pour les mois de septembre et octobre 1786 quant à l'état des 91 malades du Grand Ergué visités par le chirurgien Kerjean et le médecin Jean-Baptiste Le Breton.

  Huile d'Honoré Daumier, Philadelphia Museum of Art :

En octobre 1786 sur Ergué-Gabéric, on décompte 87 personnes guéries, 94 attaqués de la maladie, mais aucun mort récente. On trouvera dans le rapport la liste des personnes traitées, toutes qualifiées de pauvres et réparties en deux catégories, la « première classe » et la « dernière classe », suivant leur ressources. Les deux classes sont soignées gratuitement, la dernière bénéficiant en plus d'une aide alimentaire, c'est-à-dire du bouillon, du riz et éventuellement un peu de pain.

L'intendant, en charge d'obtenir les fonds et les remèdes nécessaires, est le destinataire des rapports et du tableau récapitulatif. Sur le tableau le médecin et le recteur Denys certifie le travail réalisé par le chirurgien pendant 31 journées entières : « il s'est acquitté avec zèle et intelligence des devoirs de son état ». Le recteur appose également son nom dans la colonne des personnes soignées de la première classe, en bas de la liste des 90 autres malades, et juste avant la signature du capitaine .

En avril 1787 le chirurgien Kerjean et le médecin Le Breton font une nouvelle visite plus courte à Ergué-Gabéric pour contrôler l'évolution de l'épidémie qui est en régression. Les remèdes distribués sont de nouveau les « miels, syrops et vinaigre », et l'apothicaire Arvennou est payé 25 livres par le receveur des Domaines et Droits de Bretagne pour la délivrance aux malades de Briec, Ergué-Gabéric et Locmaria.

Le sentiment du chirurgien Yves-Marie Kerjean après son premier passage est le suivant : «  Il semblerait, par le petit nombre de personnes traitées dans cette paroisse, qu'elle a été moins maltraitée que la paroisse de Briec. Cependant par le grand nombre de convalescents que j'y ai trouvé en arrivant, il me parait que relativement à l'étendue des deux paroisses, celle d'Ergué-Gabéric a autant souffert que celle de Briec, la maladie est la même partout ».

En savoir plus : « 1786-1787 - Rapports médicaux sur le traitement de l'épidémie à Ergué-Gabéric »

11 Le poste d'institutrice adjointe

Billet du 07.04.2018 - Merci à Pierrick Chuto de nous avoir gentiment signalé cet intéressant dossier. À noter aussi ses conférences du week-end, ouvertes à tous, sur le thème "Blancs contre Rouges" samedi 7 avril à Quimper, 14 H 30, espace associatif, 53 impasse de l'Odet, organisée par le C.G.F. (Centre généalogique du Finistère) et dimanche 8 avril à Pont-Croix, 15 H, espace culturel Louis Bolloré, à l'initiative de l'association "Les ouvriers de Saint Vincent".

Cette affaire, révélée par huit lettres de 1924-25 conservées aux Archives Départementales du Finistère, se passe dans un contexte de « concurrence achar-née » entre le clan catholique soutenant les écoles privées confessionnelles et le parti des républicains défendant l'école laïque communale.

Les effectifs des deux classes de l'école de filles du bourg sont en constante diminution depuis 1918 : « Nombre d'élèves en 1922 : 30 - - - 1923 : 18 - - - 1924 : 22 ». C'est la raison pour laquelle la préfecture et l'académie envisagent la suppression d'emploi de l'institutrice adjointe et de n'y conserver que le seul poste de directrice de Mme Borrossi.

Le républicains d'Ergué-Gabéric réagissent en organisant une pétition de protestation : « Il est possible que la municipalité, en majorité cléricale, donne à cette mesure un avis favorable, mais nous, républicains fermement laïques, nous avons l'honneur de protester de toute notre force contre cette suppression ».

Les arguments développés pour le maintien en place de l'institutrice adjointe sont :

Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgLa diminution des élèves à l'école des filles du bourg doit être attribuée tout d'abord à une négligence de la part de l'administration, qui en 1919, lors du départ de Mme Le Coroller, a attendu deux mois pour pourvoir le poste. »

Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgPendant ce laps de temps, plusieurs élèves ont naturellement quitté l'école publique pour aller à l'école libre, mais il est certain que petit à petit ces élèves reviendront. »

Image:Right.gifImage:Space.jpg«Image:Space.jpgLa diminution de l'effectif a ici, comme partout ailleurs, une autre cause, c'est le nombre peu élevé des naissances pendant les années de guerre. Cela n'est que momentané. »

Les pétitionnaires sont d'une part les conseillers municipaux minoritaires, à savoir Jean-Louis Le Roux de Lézouanac'h, Jacques et Auguste Laurent, et Jean-Louis Huitric, et d'autre part les militants locaux du comité républicain (Troalen, Poupon, Louis Le Corre, Le Grand P., Balès Louis, Balès Jean, Kergorlay).

  Localisation en 1925 de l'Ecole Communale de Filles au bourg :

Du côté de la municipalité, la majorité autour du maire Louis Le Roux vote pour la suppression, mais le résultat du vote est très serré, à savoir 7 voix pour et 5 voix contre. Le chef de file républicain Jean-Louis Le Roux remportera d'ailleurs les élections municipales suivantes en mai 1925.

En mars 1925, l'inspecteur d'académie, dans l'éventualité d"une inversion de la courbe de fréquentation, délivre sa conclusion : « À la rentrée nous aviserons. S'il y avait lieu, alors, de supprimer un emploi, il faudrait agir prudemment et commencer par le laisser vacant - en ajournant la suppression administrative. »

En 1927, lors d'une enquête sur le pensionnat de pupilles que la directrice de l'école de filles a pris en charge en plus de sa classe, deux classes sont toujours ouvertes, mais avec un effectif encore plus réduit : « 1ère classe : 8 élèves. 2e classe : 2 élèves. ».

L'emploi de l'institutrice adjointe a bien été supprimé, et les écoles confessionnelles progressent, avec notamment la création des écoles privées à Odet en 1928-29 par René Bolloré.

En savoir plus : « 1925 - Suppression du poste d'institutrice adjointe à l'école de filles du bourg »

12 Chroniques d'avril et bande dessinée

Billet du 31.03.2018 - Trois mois se sont déjà écoulés depuis le dernier Kannadig, un premier trimestre certes un peu frisquet, mais qui a vu quand même la sortie hebdomadaire des billets du Grand-Terrier, de manière à pouvoir vous les proposer comme prévu dans ce bulletin en cette fin mars.

En couverture du présent bulletin, on remarquera le blason d’un griffon sur un fonds de carte, du Stangala en l’occurrence : c’est l’occasion de raconter la légende du chevalier Caznevet de Kerfors.

Ensuite trois articles sur les sites miniers et les chantiers archéologiques, et de présentation des statues restaurées de la chapelle Saint-André.

Les quatre chapitres suivants portent sur des documents anciens du 17e siècle, dont le dernier de 1674 qui est une pièce unique d’histoire régionale : « le voiage d’Alexandre de Rennes à Brest, et son retour ».

Et pour finir, on a privilégié les aspects culturels : un poème de Déguignet, une nouvelle bande dessinée, un article de journal en l’honneur de Bacchus, et la sortie d’un film en DVD.

Et enfin, le bulletin s’achève par un hommage à un passeur de mémoire inter-générationnelle, Jean Guéguen qui, dès ses 12 ans, rêvait déjà de travailler chez Bolloré.

Image:Square.gif En savoir plus : « Kannadig n° 41 Avril 2018 » (Visualiser en ligne et imprimer le bulletin)

  Cette semaine une autre publication : le dessinateur Christophe Babonneau, le scénariste Stéphane Betbeder et le coloriste Axel Gonzalbo se sont de nouveau associés pour produire les 94 pages du tome 2 de la BD mettant en scène le paysan bas-breton Jean-Marie Déguignet avec une justesse renouvelée de traits et d'ambiances colorées.

Il s'agit ici de sa période militaire dans l'armée française engagée dans les conflits de Crimée, en Italie piémontaise, en Algérie et en Kabylie, ceci après les 30 premières pages qui sont consacrées à son apprentissage en Bretagne des techniques agricoles et de l'écriture. Comme dans le tome 1 le fil rouge est tenu par les scènes et citations du Déguignet âgé écrivant ses mémoires.

Tel que nous le montre la couverture, le point d'orgue de ce tome est bien le siège de Sébastopol en Crimée avec la prise de la tour Malakoff le 8 septembre 1855, et ce sujet est traité de façon exemplaire.

Par contre nous sommes plus circonspects sur la campagne d'Italie qui nous semble trop brève (deux planches seulement), et surtout sur celle en Algérie qui n'est vue que par les combats en Kabylie. Rien sur le paisible séjour au port de Collo et ses discussions avec le gardien du phare. Rien non plus sur le déplacement à la frontière tunisienne où il découvre le couscous offert par des tribus soumises et des fouilles archéologiques à Tébessa.

Déguignet n'a pas décrit ses ennemis comme des "fellagas" d'un autre conflit plus récent et faire dire au vieux Déguignet « J'aurais pu le tuer comme j'ai tué ce kabyle dans ce village des montagnes de Babords » nous semble hors contexte.

Par ailleurs la campagne mexicaine n'est pas abordée dans ce tome 2, mais vraisemblablement, nous l'espérons du moins, elle le sera dans le prochain tome 3.

Image:Square.gif En savoir plus : « BABONNEAU Christophe et BETBEDER Stéphane - Mémoires d'un paysan bas-breton Tome 2 » (dans les points de vente habituels depuis le 28 mars)

13 Voyage d'un carme à Kerfors en 1674

Billet du 24.03.2018 - Il faudra plus qu'un billet pour rendre compte de l'oeuvre poétique et « satyrique », des voyages et indignités du frère Alexandre de Saint Charles Borromée, un ouvrage dans la Pléiade sera peut-être nécessaire, avec les annotations présentant les éléments de contexte historique.

Jusqu'à présent nous connaissions cette relation de voyage grâce à l'historien Arthur de La Borderie qui fit publier en 1884 deux courts extraits dans l'Anthologie des poètes bretons du 17e siècle d'Olivier de Gourcuff, sous le chapitre « Voiage du Père Alexandre de Rennes à Brest, et son retour ».

Nous avons transcrit intégralement l'original de cette pièce, conservé dans le fonds des Carmes des Archives départementales de Rennes, à savoir 1538 vers de 8 pieds sur 27 pages d'un cahier cousu de 27 pages calligraphiées d'une très belle écriture.

L'auteur est un frère carme, Alexandre de Saint Charles Borromée de son nom de religion, étudiant en théologie au couvent des carmes de Ploermel en 1669. Après quelques remontrances de la part de ses supérieurs, il est au couvent de Dol en 1672 et à Rennes en 1673. À la fin décembre 1673 il part de Rennes pour quelques mois en voyage en basse-Bretagne jusqu'à Brest.

Il part en voyage car sa position de frère des Carmes est très discutée par les autorités de son ordre, du fait d'indiscipline, falsification de signature de révérend, port d'épée et de pistole, déplacement non autorisé, vers et chansons « satyriques ». En mai 1672 sa lettre de défense est signé « Très humble et plus soumis religieux, Carme indigne ». Mais cette résignation ne suffira car d'autres accusations seront postées contre lui avant son départ, notamment une accusation de geste déplacé sur une carmélite.

Il quitte Rennes le 20 décembre 1673 exactement, et parcourt à pied, cheval et bateau, s'arrêtant dans des monastères ou des gîtes offerts par des hôtes généreux tout au long de ces étapes : Mordelles, Plélan-le-Grand, Beignon, Ploermel,Vannes, Auray, Port-Louis, Hennebont, Quimperlé, Quimper, Pont-l'Abbé, Quimper, Langolen (Trohanet), Quimper, Locronan, Lanvaux, Brest, Le Releck-Kerhuon (Lossulien, Keréon), Landerneau, Daoulas, Lopérec (Keranhoat), Irvillac (Trounevezec), Hanvec (Kerviler), Quimper, Ergué-Gabéric (Kerfors), Langolen (Trohanet), Ergué-Gabéric (Kerfors, Kerdévot), Quimper, Edern (La Boissière), Briec (Kerobezan, Sainte-Cécile), Laz (Trévarez), Gourin (Tronjoly), Motreff (Brunolo), retour Rennes vraisemblablement courant juin 1674.

La datation est rendue possible par les nombreux événements rapportées qui ponctuent ses rencontres, notamment l'enterrement du chanoine Vincent de Kerouartz à Daoulas le dimanche des rameaux, et la difficile introduction du nouveau recteur Marc Tanguy à Edern.

  Le double passage par Ergué-Gabéric est marqué par une relation presque fraternelle avec Jean de La Marche, seigneur de Kerfors qu'il rencontre lors de l'aller vers Brest, et chez qui il séjourne à son retour au moment du pardon de Kerdévot une semaine après Pâques.

Les vers à la gloire du seigneur de Kerfors (page 8) : « J'y vy, ah ! l'illustre que c'est Jan de La Marche, arrest, arrest, Quoique j'en parle dans la suitte Il ne faud pas que je le quitte À ce moment sans l'embrasser, Je t'embrasse sans me lasser Mille et mille fois mon La Marche Tu auras bien part en ma parche, Mes vers rendront ton nom connu Lorsque le temps sera venu ».

Le pardon de Kerdévot (page 22) : « De ce lieu nous nous transportons Pour voir ce grand amas de monde Qui dans ce lieu ce jour abonde ; Un nombre de processions Font icy leurs incessions ; Je me souviens de trois ou quattre, Que je nommeray pour m'ébattre : Ellian, et Landrevarzec, Les deux Ergué, surtout Briec, Qui vient enseignes déployées ».

Ce qui frappe dans le récit du frère Alexandre tout au long de sa villégiature, c'est la part importante accordée aux ripailles et libations : « Si je voulois faire rappord De la vie qu'à Kerfors on meine Tout le long de cette sepmaine D'un an je ne serois au bout On mange, boit, joüe, somme tout ».

Globalement le poète n'est pas avare de compliments sur ses hôtes gentilshommes, prêtres, abbés ou militaires, mais ce n'est pas toujours le cas, on le sent très libre dans ses appréciations, parfois mêmes œcuméniques comme au fort Louis près de Lorient : « Ce capitaine valeureux, Me fournit son lit, et sa table, Jamais huguenot plus aimable ».

Cette liberté de ton fait que le document versifié apporte indiscu-tablement un éclairage inédit et non encore exploité sur la Bretagne du 17e siècle.

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En savoir plus : « ST CHARLES BORROMÉE Alexandre (de), Le voiage de Rennes à Brest et son retour », « GOURCUFF Olivier (de) - Anthologie des poètes bretons du 17e siècle »


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