Les souvenirs d'ar Pellgent ou nuits de Noël du siècle dernier - GrandTerrier

Les souvenirs d'ar Pellgent ou nuits de Noël du siècle dernier

Un article de GrandTerrier.

Jump to: navigation, search
Catégorie : Mémoires 
Site : GrandTerrier

Statut de l'article :
  Image:Bullorange.gif [développé]

Autrefois la veille de Noël à Ergué-Gabéric n'était pas aussi "commerciale" que de nos jours, et on lui donnait ce nom mystérieux de « Pellgent » [1] signifiant "aurore" en vieux breton.

Lanig Rouz de Drohen [2] nous raconte en breton dans ses Koñchennoù [3] (éditions Arkae, 2009) comment la soirée et la messe dite du « Pellgent » [1] se déroulaient au Bourg du temps de son enfance. Et René Le Reste de Garsalec [4] se rappelle bien également de cette même nuit du côté du patronage et de la chapelle de la papeterie d'Odet.

Autres lectures : « Le conte de Noël du Korrigan et du retable de Kerdévot‎ » ¤ « La nativité du retable de Kerdévot » ¤ « An Nedeleg » ¤ « ROUZ Lanig - Koñchennoù, histoires vécues de mon enfance » ¤ « Souvenirs d'enfance en version originale, Le Télégramme 2009 » ¤ « Les retrouvailles du souvenir des Barreau à Odet en août 2011 » ¤ « 1955-1986 - Les gars de la classe 1956 d'Ergué-Gabéric » ¤ 

[modifier] 1 Présentation

La formulation d'Ar Pelgent pour désigner la messe de minuit, et par extension la nuit sacrée entre le 24 et le 25 décembre, était encore bien usitée à Ergué-Gabéric dans les années 1940-50. Lanig Rouz précise : « Gwechall yae a pe brazoc'h deus an dud dar pellgent, an oferenn hanternoz e gouel Nedeleg » (autrefois, la plupart des gens allaient à la messe de minuit pour la fête de Noël). René Le Reste se rappelle qu'à Ergué « on ne prononçait pas le g de Pellgent : "mond d'ar Peillient" (aller à ...) », les lettres ll et g étant "mouillées".

Que ce soit au Bourg ou à Odet-Lestonan, les traditions étaient un peu les mêmes en cette soirée et nuit de Noël ; on devait patienter jusqu'à l'heure de minuit pour se réunir dans l'église ou la chapelle.

Au bourg les nombreux bistrots, les cafés Bihannic, René Poupon, François Lennon, Corentin Heydon, Alain Troalen, faisaient office de salles d'attente : « Barzh a vourc'h tam an ostaleri bennaked evit hortoz hanternoz, lod evit evan banniou a da gaozeal ; a re all evit da c'hoariet kartou. » (Arrivés au bourg, ils allaient dans les bistrots attendre minuit ; certains buvaient des coups et discutaient, d'autres jouaient aux cartes)

Pour la messe à la papeterie d'Odet, on se distrayait au patronage : « Il est vrai que je chantais en intermède à la soirée du patro de Kéranna, avant la messe de minuit, avec la chorale dirigée par M Salaün, notre maître et directeur de l'école, un chant sur les bergers justement ... Ensuite on descendait, tous ensemble, à la messe de minuit d'Odet qui démarrait vers minuit précisément et durait assez longtemps d'ailleurs. »

Au bourg les jeunes qui assistaient à la messe de minuit étaient un peu dissipés : « Barzh a c'horn an iliz, barzh a lec'h e oa ar baotred trouzus, en a selaoua ket koulz lavared tamm bet ar c'hanerien nag ar velleien, met ar gaoz a yae dro hag o vech dre var o mell taol c'hoarzhadig a lakei tout an dud, barzh an iliz, da zistroe deus war ho c'hadoriou ; a person koz a dennei ho zaoulagad kuit deus hi levr a daole o sell fuloret war traon an iliz.  » (Dans le coin de l'église où étaient les garçons turbulents, on n'écoutait pratiquement rien, ni les chants ni les paroles des prêtres. Mais on causait et de temps en temps ça riait, ce qui faisait retourner tout le monde dans l'église, le vieux recteur quittait son livre des yeux et jetait un coup d’œil furieux au fond de l'église.)

Par contre à Odet la discipline était de rigueur : « Les garçons de l'école avaient leur place réservée, plusieurs rangées de bancs près de la porte d'entrée à droite de l'autel nos maîtres étaient à nos côtés. Les filles de l'école des sœurs, avaient aussi leur banc, mais de l'autre côté de l'allée centrale. Les dirigeants de l'usine avaient leurs places attitrées au premier rang et leur chaise à leur nom. J'ai le souvenir à chaque fois d'avoir vu une église bien remplie, bien chauffée et appréciée, une bonne animation. Minuit Chrétien, le chant traditionnel avait son chanteur attitré, Robert Padioleau [5], qui avait une très belle voix mélodieuse. »

 

Les conditions atmosphériques extérieures étaient à peu près les mêmes. Ainsi au Bourg : « Yen oa alies an amzer, avel fresk, an douar e oa skormad, a koulz lavared ech me ne oa ket morse ... A loar oa skler, an avel yen a c'hwezed deus an uhel » (Le temps était souvent froid avec un vent frais et la terre était gelée ; cependant il n'y avait pour ainsi dire jamais de neige ... La lune était claire, le vent frais soufflait du nord).

À Odet « il faisait froid bien sûr, nuit noire parfois, et pas de lumière après Lestonan, très peu de voitures heureusement, on ne trainait pas trop, près de 3 km ». Et ces années-là le dicton se vérifiait : « Pell-gent du, Blavez ed du » (messe de minuit noire, année de blé noir).

On peut se demander si la référence à l'aurore n'est pas un rappel des trois messes basses d'antan popularisées par Alphonse Daudet : la messe de la nuit (minuit), la messe de l'Aurore [6] à 6H heures du matin, et la messe du jour de Noël.

Et les autres expressions bretonnes étaient « Nozvezh ar Pellgent », la nuit de Noël, et bien sûr le « Tad Kozh ar Pellgent », le grand père de l'aurore qu'on appelle aujourd'hui en pays francophone le « Père Noël ». Voici donc l'ancêtre breton du Père Noël [7] :


[modifier] 2 Deux témoignages

Lanig Rouz du Drohen [2]


« Koñchennoù - Histoires vécues de mon enfance »,

Les Cahiers d'Arkae n° 11, 2009, page 56.

ISBN 2-917877-03-6

AR PELLGENT

Gwechall yae a pe brazoc'h deus an dud dar pellgent, an oferenn hanternoz e gouel Nedeleg. Yen oa alies an amzer, avel fresk, an douar e oa skormad, a koulz lavared ech me ne oa ket morse.

Seizh kilometr war droad a vehi goet evit mont betek bourc'h an Ergue Vras. Drei bandennadou yae a baotreg hag a merc'hed yaouank. C'haoarzadig ben a ben an hent. Amzer da c'hallouped ha de ober farserezh hed an hent, ar baotred a rei aon da merrc'hed.

Barzh a vourc'h tam an ostaleri bennaked evit hortoz hanternoz, lod evit evan banniou a da gaozeal ; a re all evit da c'hoariet kartou.

War dro hanternoz int a yae dan iliz, leun tud e oa hi, start e oa kaved o gador evit azezet ; lod a remkei chome o sav. Bezhi barzh an iliz tud devot a oa deut evit pedin met kalz re all oa aze pe damm dra-se oa ar giz.

Kaoz a trouz barzh an iliz memes e touez an dud oageted, kaozeal a rei int deus o laboriou a deus o loened. A re yaouank, a-dreist-holl a baotred e-tre daouzek a pemzek vloaz a c'hoarzhin ken krenv a ben he louant war an hent. Barzh o zouez daou grennard guen gan daou lagad lugernus ober o sell war dro, araok, a drenv, a deus kostez, a goude en a stouen o fenn, int tenned deus o chakotou beb hini o mell tamm bara gan lart sall e oa gantan c'hoew an ognon hang a c'hignen.

Int o daou an em lakan da zebrin, o bara barzh on doarn ha gan an doarn all sevel o chupenn evit an em guzhet. Met en a chaokan, trouz a re int ; an dud warn dro a sell deux houtou hag o den a lavared : « Paotred peus ket mezh ; na houzoc'h ket plc'h e mac'h aman ? » An daou lampon, atao da ezbrin e giz en a gleven netra, e vell c'houant bouzar, hag echuin o c'hreun gan kalz plijadur.

§ E-pad an amzer se ar belleg en o komansad da lavaren ...

Traduction:

LA MESSE DE NOËL

Autrefois, la plupart des gens allaient à la messe de minuit pour la fête de Noël. Le temps était souvent froid avec un vent frais et la terre était gelée. Cependant il n'y avait pour ainsi dire jamais de neige.

On faisait sept kilomètres à pied pour rejoindre le bourg du Grand-Ergué. Les garçons et les filles y allaient en bandes et riaient tout au long du chemin. Ils avaient le temps de courir et faire des faces pendant la route ; les garçons s'amusaient à faire peur aux filles.

Arrivés au bourg, ils allaient dans les bistrots attendre minuit ; certains buvaient des coups et discutaient, d'autres jouaient aux cartes.

À minuit ils allaient à l'église ; il y avait plein de monde, il était difficile de trouver une chaise pour s'asseoir, certains devaient rester debout. Il y avait dans l'église des gens pieux qui étaient venus pour prier, mais beaucoup d'autres étaient là parce que c'était la coutume.

Ça discutait et ça faisaient du bruit dans l'église, même parmi les gens âgés, qui discutaient des travaux de la ferme et du bétail. Les jeunes, entre douze et quinze ans, riaient aussi fort que quand ils étaient sur la route. Parmi eux, deux adolescents aux yeux pétillants de malice regardaient autour d'eux, devant, derrière et de côté. Et voilà qu'ils tirent de leur poche un énorme morceau de pain avec du lard salé sentant bon l'oignon et l'ail.

Les deux se mettent à manger, le pain dans une main et l'autre qui tient leur veste pour se cacher. Mais en mâchant, ils faisaient du bruit. Les adultes autour les regardaient et leur disaient : « Vous n'avez pas honte, vous ne savez pas où vous êtes là ! ». Les deux sacripants continuaient à manger comme s'ils n'avaient rien entendu, comme s'ils étaient sourds. Ils terminèrent leur casse-croute avec beaucoup de satisfaction.

§ Pendant ce temps, le prêtre avait commencé à dire la messe ...

 

René Le Reste de Garsalec [4]


En août 2011, lors d'une rencontre avec les enfants de Louis Barreau, venus revoir les lieux de leur enfance à Odet-Lestonan.

Et en décembre 2016, quelques explications complémentaires par mail.

Le Manoir de l'Usine et ses abords ont tant "hanté" mon adolescence. Surtout la chapelle avec ses messes dominicales et les communions chaque 1er vendredi du mois (il fallait alors être à jeun), précédées des séances à-confesse du jeudi matin, et puis les messes de minuit du Pellgent [1], après la séance théâtrale au Patro. Le cantique "Minuit Chrétien" résonne encore dans mes oreilles.


Ce qui a trait à l'usine, m'a beaucoup marqué dans mon enfance, fréquentant l'Ecole St Joseph de 6 à 14 ans (de 1942 à 1950) et évidemment avec l'obligation - qu'on ne se posait même pas - de fréquenter chaque dimanche l'église de l'usine. J'ignorais alors qu'elle était dédiée à saint René.

Quant à la messe de minuit, à Ergué, on ne prononçait pas le g de Pellgent [1] : « mond d'ar Peillient » (aller à ...), ou « Mond d'an oferenn hanter noz » (aller à l'office de minuit). On disait aussi « Gouel Nedeleg », mais le sens était plus général. Mes parents fréquentaient le bourg d'une façon plus ou moins régulière et ne sont jamais venus aux offices à l'usine. Aussi j'ai dû attendre d'avoir 11 ou 12 ans, je crois, où pour la première fois j'ai eu le droit d'y aller le soir.

Il est vrai que je chantais en intermède à la soirée du patro de Kéranna, avant la messe de minuit, avec la chorale dirigée par M Salaün, notre maître et directeur de l'école, un chant sur les bergers justement. Là ma mère a dû s'y soumettre à condition que des camarades de Garsalec y soient aussi. Car on y allait bien sûr à pied, aller et retour. On nous avait dit de nous munir chacun d'un bâton et, petit détail, ma mère l'avait même épluché pour que je sois plus présentable !

On était une bonne quinzaine devant le rideau, et, nantis d'un béret sur la tête, cela avait bien marché. Même si un de nos camarades qui chantait très juste d'ailleurs, mais un ton plus fort que nous, ne s'était trompé au dernier couplet. Et comme des pros on avait suivi, il n'y eut donc pas d'accroc pour le public. J'ai le souvenir des applaudissements bien nourris qui ont suivi. J'ai oublié le titre exact du morceau. Bien sûr on avait assisté à la totalité de la soirée théâtrale prévue au programme, se terminant vers 11 h 30 ; on disait encore 11 h 30 et non 23 h 30 comme maintenant.

Ensuite on descendait, tous ensemble, à la messe de minuit d'Odet qui démarrait vers minuit précisément et durait assez longtemps d'ailleurs. Les garçons de l'école avaient leur place réservée, plusieurs rangées de bancs près de la porte d'entrée à droite de l'autel nos maîtres étaient à nos côtés. Les filles de l'école des sœurs, avaient aussi leur banc, mais de l'autre côté de l'allée centrale. Les dirigeants de l'usine avaient leur places attitrées au premier rang et leur chaise à leur nom. J'ai le souvenir à chaque fois d'avoir vu une église bien remplie, bien chauffée et appréciée, une bonne animation. Minuit Chrétien, le chant traditionnel avait son chanteur attitré, Robert Padioleau [5], qui avait une très belle voix mélodieuse.

La messe dite, le retour se faisait à pied évidemment en compagnie de mes amis de Garsalec. Il faisait froid bien sûr, nuit noire parfois, et pas de lumière après Lestonan, très peu de voitures heureusement, on ne trainait pas trop, près de 3 km et la plupart du temps les parents étaient couchés, sauf ma mère qui quelquefois était allée au bourg avec des copines du quartier, à pied aussi « eveljust ».

A cette époque-là, dans mon entourage, on ne festoyait pas le soir de Noël, mais je savais que certains parents de camarades d'école le faisaient. Quant aux bistrots de Lestonan, Stang Venn ou Penn Carn je pense qu'ils étaient ouverts, mais je ne les fréquentais pas à cette heure-là, je n'ai donc pas de souvenirs précis. Par contre le soir du 31, on se réunissait entre voisins et sans festoyer, comme de nos jours ; c'était plutôt charcuteries, « krampouz » (crêpes) et quelques liqueurs et parfois des chansons, comme lors des anniversaires ou soirées châtaignes.

§ Les crèches de Noël avaient quelque chose de magique ...


[modifier] 3 Annotations

  1. Pellgent, s.m. breton : aurore, évoquant la nuit de Noël, et par réduction la messe basse de minuit. « Oferenn ar Pellgent » : messe de Minuit ; « Nozvezh ar Pellgent » : nuit de Noël ; « Tad Kozh ar Pellgent » : grand père de l'aurore, ou Père Noël. En pays glazik prononcé « Peillient », les lettres ll et g étant "mouillées". [Terme BR] [Lexique BR] [Ref.↑ 1,0 1,1 1,2 1,3]
  2. Alain Le Roux, né en 1919 au village du Drohen en Ergué-Gabéric, était fils de paysan et d'une mère épicière. Il entre dans l'administration et trvaille à Paris jusqu'en 1958. Ayant toujours aimé sa langue maternelle le breton, il rédige dans les années 1970, avec la complicité de son épouse Rose, ses « Konchennoù », ses souvenirs vécus de son enfance. [Ref.↑ 2,0 2,1]
  3. Koñchennoù, sf. pl. : bretonnisme, « histoires, bavardages, balivernes ». Konchenner, c'est commérer. Source : Les bretonnismes d'Hervé Lossec, de retour. [Terme BR] [Lexique BR] [Ref.↑]
  4. René Le Reste, né le 28 février 1936 à Garsalec en Ergué-Gabéric, écolier de l'école St-Joseph à Lestonan, infirmier à l’hôpital psychiatrique de Quimper, est un conteur remarquable. Baigné dans la langue maternelle bretonne, il a interprété pendant de longues années, avec son ami Lannig Meur, des sketches en breton. On notera entre autres les moments forts comme « La Grève de St-Tugen » (comédie de René Le Reste) ou « Butun Kaoc'h Mar'ch » (pièce de Per-Jakez Hélias) à Quimper en 1974. Ils ont joué régulièrement de 1974 à 1986, surtout en Cornouaille, mais aussi au CAC à Brest, à Plouvorn, Redon, et bien sûr souvent au Festival de Cornouaille. Lorsqu'il a fallu un nom d'affiche pour annoncer leur spectacle, ils ont adopté « Groupe Biskoaz - Kemend all » pour l'extérieur et « Variétés villageoises » tout simplement quand ils jouaient à l'école du Moulin Vert. Amateur de sports, il est devenu aussi naturellement la mémoire vivante du grand club Quimper Volley. [Ref.↑ 4,0 4,1]
  5. Robert Padioleau était nantais d'origine et René Bolloré le fit venir à Odet pour occuper le poste de comptable. Il avait une belle voix et avait suivi des cours de musique et chant au conservatoire, ce qui lui donnait l'honneur de mener le Minuit Chrétien à Noël à la chapelle de la papeterie. Il avait épousé une demoiselle Castric, habitait Keranna, puis Stang-Venn. [Ref.↑ 5,0 5,1]
  6. Dans le conte d'Alphonse Daudet, « Les Trois Messes basses », la première messe basse se déroule normalement mais, dès le début de la seconde messe, la sonnette de Garrigou ne cesse de résonner, le clerc tournant en outre à vive allure les pages du missel. La foule peine à suivre. La troisième messe est expédiée à toute vitesse. [Ref.↑]
  7. Le Tad-kozh ar Pellgent (grand-père de l'aurore, expression désignant le père Noël en breton) pourrait être aussi le titre d'un poème de Victor Hugo :
    Oui, devenir aïeul, c'est rentrer dans l'aurore.
    Le vieillard gai se mêle aux marmots triomphants.
    Nous nous rapetissons dans les petits enfants.
    Et, calmés, nous voyons s'envoler dans les branches
    Notre âme sombre avec toutes ces âmes blanches.
    [Ref.↑]


Thème de l'article : Mémoires de nos anciens gabéricois.

Date de création : Décembre 2016    Dernière modification : 19.01.2017    Avancement : Image:Bullorange.gif [Développé]