Projet de barrage au Stangala, Journal des Débats et journaux régionaux 1928-29 - GrandTerrier

Projet de barrage au Stangala, Journal des Débats et journaux régionaux 1928-29

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Catégorie : Gazettes
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§ E.D.F.

Articles parus en 1928-29 dans le Journal des Débats [1], l'Ouest-Eclair [2] et la Dépêche de Brest [3], sur le projet d'un barrage hydro-électrique sur le site du Stangala, rassemblés par Yves Léonus de Keronguéau.

Autres lectures : « Le site naturel protégé du Stangala » ¤ « 1919 - Déversoir et bassins de décantations de la papeterie d'Odet » ¤ « 1928-1929 - Le combat de René Bolloré contre le barrage du Stangala » ¤ « Balade du chanoine Abgrall au Stangala * » ¤ « Cartes postales du moulin de Meil-Poul au Stangala » ¤ « ISTIN Jean - Le moulin de Meil Poul » ¤ « Arsène Lupin et sa bande au Stangala, Le Progrès du Finistère 1909-1910 » ¤ « La grande crue et tempête de l'hiver 1924-25, L'Ouest-Eclair et autres journaux 1925 » ¤ 


[modifier] 1 Présentation

Dès janvier et février 1928, les journaux de Dépêche [4] et Ouest-Eclair [2] s'inquiètent du projet : « Nous nous en voudrions d'être prophètes de malheur, mais nous espérons que les Quimpérois penseront comme nous, qu'il serait préférable de conserver le joli site du Stangala ».

C'est en février 1929 que les deux journaux vont publier une chronique quotidienne de protestation.

 

Le 7 mars 1929 Journal des Débats littéraires et politiques [1] se met dans la partie : « Cette levée de boucliers, appuyée par la presse régionale, paraît de bon augure. Ne laissons pas saboter nos sites ! ». En juillet 1929, l'éperon de Griffonez est déclaré « site classé » par un arrêté. Le projet sera définitivement abandonné début 1930.

[modifier] 2 Dépêche de Brest du 28 février 1928

LE STANGALA MENACÉ

On nous écrit :

Le Stangala, disent les guides de Bretagne, est une vallée encaissée, sauvage et grandiose, au milieu de laquelle l'Odet coule entre les rochers. C'est un des endroits des plus pittoresques et des plus sauvages de la Bretagne dont la visite est recommandée aux touristes ; on s'y rend plus particulièrement à pied de Quimper (16 kilomètres aller et retour, promenade dans le Stangala comprise). Le Stangala est fréquenté par les touristes, par les Quimpérois, les chasseurs et les pêcheurs de la région.

§ Or, on est en train d'assassiner ...

 

Le projet présenté est le suivant : un barrage de 10 m de hauteur serait créé en amont du Moulin du Poul pour créer un réservoir artificiel de 300.000 mètres cubes d'eau qui, contournant la pointe de Griffonnès s'étendrait jusqu'au moulin à papier Bolloré. Ce réservoir submergerait une partie des terres riveraines. L'eau du réservoir serait amenée sur la rive gauche de l'Odet et à flanc de coteau à une usine électrique située près du moulin de Penhoet. Ainsi, plus d'eau dans l'Odet en été, les bois coupés, remplacés par un haut barrage, une canalisation bien apparente et une usine. L'ensemble constituera un spectacle réjouissant pour le cœur des ingénieurs, mais propre à faire fuir les promeneurs et les touristes. Est-il admissible q'une demi-douzaine de personnes décident d'une chose aussi sérieuse et placent le département devant un fait accompli, car l'enquête qui sera faite, lorsque le projet sera à point, n'est destinée qu'à donner une apparence de satisfaction au public.

Nous ne sommes nullement ennemis du progrès. Nous comprenons très bien les bienfaits qu'apporte l'électricité, tant pour la force que pour la lumière. Mais, en même temps, nous ne sommes pas dupes des mots. Un progrès visant à une jouissance matérielle n'est rien s'il s'achète par la perte d'autres jouissances, saines et utiles. La beauté de la campagne environnante et la richesse de ses rivières contribuent pour une très grande part à l'agrément de la ville de Quimper. Cet agrément, reconnu, certain, voilà qu'on travaille à le détruire en vue d'un avantage, sans doute agréable à sa façon, mais très incertain. Nous tenons pour nous, que c'est folie.

§ Le projet du Stangala ...

[modifier] 3 Ouest-Eclair du 19 janvier 1929

ENQUETE SUR LA DEMANDE DE CONCESSION DE FORCES HYDRAULIQUES AU STANGALA

Une enquête est ouverte par la Préfecture du Finistère sur l'avant-projet présenté par la "Société Sud Finistère" en vue d'être autorisée à se substituer à la "Société Lebon et Cie" pour l'obtention d'une concession hydraulique avec déclaration d'utilité publique pour l'aménagement d'une chute d'eau sur l'Odet au Stangala.

A cet effet, les pièces définissant cet avant-projet et un extrait du cahier des charges seront déposés simultanément dans les mairies de Quimper, Kerfeunteun, Briec, Ergué-Armel et Ergué-Gabéric pendant quinze jours du 28 janvier au 11 février de 9 heures à 15 heures pour être communiquées au public.

La Commission Départementale du Conseil Général est invitée à délibérer en conformité du décret du 29.12.1926, tant sur l'utilité de l'entreprise que sur les réserves en eau et en force prévues au profit des services publics du département et la quantité d'énergie à laisser dans le département en application de la loi du 16 octobre 1919.

 

Faute par les assemblées ou organismes ci-dessus désignés, de faire connaître leur avis dans les délais indiqués, ils seront considérés comme acquiesçant sans réserve au projet qui leur a été soumis.

Une commission d'enquête se réunira à la Préfecture le jeudi 21 février. Elle sera composée de MM :

  • Vincent, ingénieur agronome,
  • Le Roy, ingénieur A.M. à Quimper,
  • Feunteun, agriculteur, maire d'Ergué-Armel,
  • Le Floc'h, agriculteur, maire de Kerfeunteun,
  • Le Bastard, industriel à Quimper,
  • Segouin, industriel à Quimper,
  • Hénaff, industriel au Paludec-Penhars.

Monsieur Vincent est nommé président de la commission.

La Chambre de Commerce de Quimper, la Chambre d'Agriculture et la Commission Départementale des Sites et Monuments Naturels de caractères artistiques sont invitées à délibérer sur l'avant-projet et à faire part de leurs délibérations à l'Ingénieur en Chef du service des forces hydrauliques, 6 rue de Brest à Quimper, avant le 19 Février prochain.

L'émotion soulevée par le projet de barrage de l'Odet au Stangala est très vive. Cette question intéresse vivement toute la population justement inquiète de la menace qui pèse sur un des plus beaux sites de la région bretonne. Des organismes, des personnes compétentes donnent leur avis, c'est la quasi-unanimité contre le barrage.

[modifier] 4 Dépêche de Brest du lundi 4 février 1929

LE CLASSEMENT DU SITE DE STANGALA

Nous apprenons que que la Commission des Sites et Monuments Pittoresques du Finistère, réunie vendredi 1er février à la Préfecture de Quimper sous la présidence de Mr le Secrétaire Général, s'est prononcée, par 6 voix contre 2 pour le classement et la préservation intégrale du site renommé du Stang-Ala. M. de Poulpiquet propriétaire de la pointe de Griffonnez, c'est-à-dire du rocher auquel les gorges du Stangala doivent leur plus impressionnant aspect, a fait une demande près du ministre pour le classement de cette pointe.

 

Nous avons su d'autre part que M. René Bolloré, propriétaire de la grande papeterie d'Odet située à 2 kilomètres en amont du Stangala, a élevé contre le projet d'établissement d'un barrage et retenue d'eau, des protestations basées sur le préjudice que ce réservoir lui causerait, en noyant des terrains à proximité de son usine et en lui interdisant toute extension ultérieure de ce côté.

§ M. Bolloré offre, si le classement du Stangala est prononcé ...

Au cas improbable et très regrettable où cette décision ne serait pas conforme aux intérêts touristiques locaux, la Commission des Sites et Monuments Pittoresques demande que les beautés naturelles du Stangala soient du moins respectées dans toute la mesure du possible, que le projet de 1920 qui prévoyait un barrage situé beaucoup plus en aval que l'ancien moulin du Poul soit adapté de préférence au projet actuel et qu'en tout cas les aménagements industriels, bâtiments d'exploitation soient établis de façon à pouvoir être dissimulés en peu d'années par des plantations, et en ce qui concerne les édifices dans le style des constructions du pays.

[modifier] 5 Dépêche de Brest du 5 février 1929

SOCIÉTÉ DE PÊCHE

On nous communique :

 

« La Société de Pêche de Quimper qui a déjà protesté en son nom personnel contre le projet de barrage du Stangala par la Compagnie Lebon, invite la population de Quimper et des environs à joindre sa protestation à la sienne.

La Société fait remarquer que ce barrage fera disparaître un des plus beaux sites de la région, qu'il peut en cas de rupture causer un danger sérieux pour les riverains. Qu'il supprime toute pêche sur une partie du cours de cette rivière, le tout sans aucun profit réel pour la région quimpéroise.

Des feuilles de pétitions seront déposées chez Mr Chuto, 1 place Terre au Duc à Quimper, et chez Mr Le Brun, rue Kéréon.

Les signatures, que la Société espère nombreuses, devront être données avant le 9 février au soir. »

[modifier] 6 Ouest-Eclair du 8 février 1929

LE PROJET DU BARRAGE DU STANGALA

Quelques détails sur les travaux projetés

L'entreprise aurait pour objet principal l'alimentation en énergie électrique, des réseaux de transport et de distribution exploités par la société concessionnaire dans le Finistère, ainsi que la fourniture de l'Energie aux services publics et au public du Département.

Quant à la concession elle-même, elle a pour but l'établissement et l'exploitation d'un ouvrage hydraulique et d'une usine génératrice destinés à l'utilisation d'une chute d'environ 40 m 50 (en eau moyenne) construit sur l'Odet entre le pont des Papeteries Bolloré (pont du moulin de Moguéric) à l'amont et le moulin de St-Denis à l'aval.

Le barrage serait placé à 200 m en aval du moulin du Poul. Il serait fixe et déverserait sur la presque totalité de sa longueur qui serait de 95 m, sa hauteur maxima serait de 9m environ.

Le débit maximum emprunté serait de 6000 litres par seconde. Il serait maintenu dans la rivière en aval du barrage et ne serait pas inférieur à 100 litres par seconde. Les eaux seraient restituées en aval du barrage du moulin de Penhoat.

La prise d'eau serait située sur la rive gauche, et le canal d'amenée constitué par une conduite en tôle de 1 m 75 de diamètre et de 2200 m de longueur avec une pente de 0 m 60 par km. Le canal de fuite aurait environ 200 m de longueur.

L'équipement total de l'usine serait de 1500 Kw. L'usine comprendrait un petit atelier, un logement de 3 pièces, une chambre disponible et les dépendances.

Le bassin, produit par le remous provenant de la retenue normale des eaux, s'étendrait approximativement jusqu'à la passerelle des Papeteries Bolloré et couvrirait 31 hectares 20 environ de terres labourables, taillis, etc ...

La concession est demandée pour une durée de 75 ans. Quant à la durée des travaux projetés, elle serait de deux ans.

 

Interrogée dans ce journal, une personne compétente déclare :

L'ensemble de ces travaux réjouira peut-être le coeur des ingénieurs, mais sera propre à faire fuir les promeneurs et les touristes. Est-il possible qu'une demi douzaine de personnes décident d'une chose aussi sérieuse contre l'unanimité ou presque de nos compatriotes. Savez-vous, continue cet interlocuteur, l'une des raisons qui a incité la compagnie concessionnaire à entreprendre le projet en question ? Elle a pensé à utiliser l'eau torrentueuse du Stang-Ala en prévision de la pénurie de charbon dans 150 ans environ (1928 + 150 = 2078).

Ainsi, et c'est un point qu'il faut bien mettre en évidence, la destruction de ce joli site touristique est complotée non pour un besoin immédiat, ni dans l'intérêt du consommateur qui paiera l'électricité au même prix qu'à présent, et peut-être à un prix plus élevé, mais parce que la compagnie prévoit une hausse du charbon dans 150 ans environ, c'est pousser la prévoyance un peu loin.

Comme si, d'ici là, les hommes n'auront pas trouvé des inventions nouvelles, s'ils n'auront pas trouvé de nouveaux gisements de combustibles. Sait-on même si l'on s'éclairera encore à l'électricité seule à cette époque lointaine.

Pourquoi n'utiliserait-on pas la force des marées ?

Sans commencer par détruire un si joli site, on ne pourrait pas trouver quelques kilowatts de plus ou de moins, autre part, en utilisant par exemple la force de la marée à l'étroit goulet des anses de St Cadou et de Toulven situées près de Lanroz dans l'estuaire maritime de l'Odet ?

L'expérience des usine marémotrices n'est sans doute pas encore faite, puisque la première usine prévue, celle de l'Aberwrac'h, n'est pas encore en action. Mais il est à espérer que d'ici 150 ans, délai prévu par la Compagnie pour la raréfaction du charbon, les ingénieurs seront fixés sur l'utilisation de la force des marées. Le classement du Stangala s'impose. Il y a un remède à la situation, c'est l'inscription du Stang-Ala sur la liste des sites et monuments pittoresques.[5]

Après les inconvénients signalés par la Chambre de Commerce, la question de l'hygiène et la salubrité publique ont retenu l'attention. Une note, signée de tous les mèdecins quimpérois, démontre aux Autorités Préfectorale et Municipales le grave inconvénient qui apparaitrait dans la saison chaude, de la baisse extrême des eaux de l'Odet, retenues par le barrage de l'usine, et des maladies qui pourraient en être la conséquence pour la population riveraine.

L'usine projetée aura une activité saisonnière, c'est-à-dire que l'action des turbines à vapeur varie au moment où l'appel de courant se fait le plus sentir. Il est évident dans ces conditions que le niveau du bassin de retenue baisserait plus ou moins, selon que les turbines seraient ouvertes plus ou moins en grand.

Les terrains des communes de Briec et d'Ergué-Gabéric se trouveront tantôt inondées, tantôt desséchées.

Comme ces terrains sont plats, les vases ne pourraient pas s'écouler et la surface marécageuse serait considérable et attirerait fatalement les moustiques qui pourraient engendrer des fièvres dans toute la région. D'autre part des brouillards s'accumuleront sur une très grande surface.

[modifier] 7 Dépêche de Brest du 9 février 1929

QUIMPER - LE STANG-ALA

Site fameux des environs de Quimper et très d'actualité en ce moment : le Stangala serait d'après les mauvaises langues plus prôné qu'il leur est familier.

L'étape - il y a bien aller et retour une quinzaine de kilomètres - doit paraître un peu effarouchante à ceux qui bornent leurs performances pédestres à l'arpentage dominical des asphaltes du boulevard Kerguélen et pour qui la promenade du halage constitue un très méritoire exploit sportif. Pourtant on trouverait encore un demi quarteron d'intrépides qui professent avec Topfer que la marche à pied constitue le plus sain, le plus agréable, le plus instructif et le moins dispendieux des exercices.

C'est à ceux-là que nous dédions les notes qui suivent.

Ceux qui connaissaient déjà le Stangala les liront peut-être sans déplaisir, en y retrouvant l'écho de leurs impressions. Quant aux autres, nous serons heureux, si les lignes ci-dessous pouvaient les inciter à entreprendre l'excursion, pour ne plus ressembler à ces parisiens qui ignorent "Le Louvre, Montmartre ou Versailles".

D'abord qu'est-ce que le Stangala ? D'après le chanoine Abgrall, les gens du pays appellent de ce nom, Stang-Ala ou Stang-Alar (l'étang de St Alar) la portion de la vallée de l'Odet en amont de Quimper comprise entre les hauteurs de Créac'h Ergué dans la commune d'Ergué-Gabéric et le moulin de Moulgouen en Kerfeunteurn. Cela représente bien une longueur de 10 à 12 kilomètres. Mais d'ordinaire on réserve le nom de Stang-Ala seulement aux gorges rocheuses et profonde où coule l'Odet, depuis la pointe de Griffonnez jusqu'au moulin de Penhoat, sur un développement d'environ 4-5 km. La partie d'amont est dite "Grand Stangala" et la partie d'aval "Petit Stangala".

Echappé des monts de Laz, l'Odet a roulé ses ondes fraîches à travers les prairies de Langolen, Landudal et Briec. Puis vers la Papèterie Bolloré, son cours s'encaisese, ouvre dans le plateau un fosse étroit et onduleux et vient décrire autour du rocher de Griffonnez une étonnant "virage à épingle à cheveux" comparable, en plus petit, en plus abrupt, aux souples méandres de l'Aulne. Au milieu des fertiles terroirs d'Ergué-Gabéric et de Kerfeunteun, cette courbe désertique évoque, dans l'imprévu de son mouvement décor, les sévères paysages du Jura et des Vosges et plus près de nous les sauvages ravons de l'Arrée et des Montagnes noires. C'est sans doute le plus beau paysage terrestre de la Basse Cornouaille.

Comment visite-t-on le Stangala ? Il existe deux itinéraires.

Le premier : emprunter la route de Chateaulin, puis le vieux chemin de Briec et s'en détâcher à droite, à la hauteur de Ti-Mab-Fourman, pour s'enfoncer un peu à l'aventure, dans les solitaires garennes de Beg-ar-Ménez jusqu'à ce qu'on découvre, souvent avec un cri d'admiration, la vallée brusquement béante sous vos pas.

 

Mais l'avisé batteur de brousse qu'était le chanoine Abgrall préconise un itinéraire différent qu'il expose ainsi :

Prendre au carrefour des routes de Coray et d'Ergué-Gabéric, un troisième chemin obliquant à gauche, gravir avec lui les pentes de Squividan et de Stang Quéo et avant d'arriver à la chapelle de St-Guénolé, dont les curieuses frises et les statues de bon style exigent une visite, suivre toujours à gauche le sentier qui mène à Kernoas.
Un peu au-delà on atteint la ferme de Griffonnez, établie dans les ruines d'un manoir barbare qui avait pour dame et maîtresse une certaine demoiselle Aliz de Griffonnez à l'héraldique patronyme.
On arrive sur une terrasse pierreuse feutrée de mousses épaisses, hérissées de pointes de granit et de houx arborescents, vrai décor de sabbat, admirable au clair de lune. Il suffit de gagner l'altier promontoire autour duquel la vallée pivote en découvrant un immense demi cercle et d'aller s'assoir au sommet pour découvrir le Stangala sous le plus saisissant de ses aspects.
L'Odet que vous dominez presqu'à pic de 100 m fait courir au fond du ravin parmi les blocs roulés, son eau rapide et bouillonnante. Au sud la vallée s'enfuit entre des versants fauves, d'âpres mamelons, des collines au riche manteau de bocage. Au loin les deux flèches de la cathédrale de Quimper émergent. Dans les champs, les prés, les verdures pastorales de Tréouzon, le farouche Griffonnez parait plonger, comme un couteau de charrue géante, son tranchant effilé. Et tout à l'entour, la riante Cornouaille développe les courbes lentes de ses côteaux, ses landes aux tons roux, ses vallons d'un vert lumineux, son doux horizon de vaporeuses montagnes bleues.

Bien des choses restent encore à voir lorsqu'on a savouré le charme de cet inoubliable paysage et prêté l'oreille selon le conseil du chanoine Abgrall "aux harpes hydrauliques qui chantent à vos pieds". Il faut descendre vers le moulin "du Poul" dont Pabam a dit : "Du moulin que la menthe embaume s'entend le tic-tac sourd, à côté du vieux poul".

Aujourd'hui le vieux pont s'est effondré, le moulin n'a plus d'habitants, le tic-tac s'est tu pour toujours. Sur l'autre pente, surgissent le "Rocher du corbeau" et le "Rocher du chasseur" hantés de sinistres souvenirs. D'agrestes sentiers se glissent à travers les buissons de houx, les buttes inclinées, les fougeraies bordées d'ajonc et de bruyères mauves. Ils vous ramèneront après cent pittoresques circuits à la route de Chateaulin ou au chemin de Quélennec. Le soir vos jambes seront peut-être lasses, mais votre coeur empli d'un durable enchantement.

Naturellement sur ce sol prestigieux les légendes ont fleuri, des paysans vous raconteront comment l'éponyme du lieu, St Alar patron d'Ergué-Armel, poursuivi par une bande de mécréants qui en voulaient à sa vie, sauta d'un bond par dessus la vallée en laissant l'empreinte de sa chaussure sur le rocher d'où il avait pris son miraculeux élan. Ils vous feront voir cette empreinte et aussi la fontaine de St Alar dont l'eau se change en vin une heure chaque année.

"Tancée d'importance parce qu'au plus fort de la moisson, elle avait oublié sa cruche vide, une servante de ferme s'encourut à la fontaine, emplit son récipient et le rapporta tout d'une haleine. Quand les assoiffés y goûtèrent, ils s'aperçurent avec délectation que son coutenu était un gai et gentil vin blanc, se laissant très volontiers boire.
Ce fut aussitôt la mobilisation générale de tous les ustensiles du village, offrant quelque capacité, puis une dégringolade éperdue vers la fontaine. Hélas ! L'heure fatidique était déjà passée et l'on ne trouva plus dans le bassin qu'un frais, mais insipide château Lasource".

[modifier] 8 Ouest-Eclair du 15 février 1929

LA CHAMBRE De COMMERCE CONTRE LE PROJET DE BARRAGE DU STANGALA

Voici, à titre documentaire, le texte intégral de la décision prise à l'unanimité par la Chambre de Commerce de Quimper, après lecture du rapport de Mr. Bonduelle dont nous avons reproduit les termes, au cours de cette semaine :

Après avoir entendu la lecture du rapport qui précède :

Vu l'arrêté de Mr. le Préfet du Finistère en date du 10.01.1929.

Vu les documents produits.

Considérant que du rapport qui précède, il résulte que l'aménagement d'une chute sur l'Odet, au lieu-dit Stangala, en la commune d'Ergué-Gabéric, serait des plus préjudiciables aux intérêts économiques de la région.

Que cette installation constituerait une entrave à la marche normale et au développement des établissements industriels : les Papeteries Bolloré, le moulin de Saint-Denis, la minoterie Mell et Méret placés soit en amont, soit en aval du barrage.

Qu'il pourrait en résulter, que les plus fâcheuses répercussions dans la production de ces usines, en ce qui concerne notamment les Papeteries Bolloré qui emploient plus de 950 ouvriers.

Qu'on ne saurait d'autre part ne pas prendre en considération les importantes transformations en cours d'études où déjà apportées par cette usine au cours de ces dernières années dans ses méthodes de fabrication et d'augmentation de production.

Qu'il importe également de retenir que les Papeteries de l'Odet réalisent un chiffre des plus importants à l'exportation.

Adoptant en surplus les conclusions du rapport qui précède, le transforme en délibération.

Donne un avis DÉFAVORABLE au projet d'aménagement d'une chute de l'Odet au lieu-dit "Stangala", en la commune d'Ergué-Gabéric.

Et dit que copie de la présente délibération sera transmise à Mr l'Ingénieur en chef des forces hydrauliques à Quimper.

 
* * *

Nous avons parlé hier de la destruction des bassins de décantation des Papeteries de l'Odet, qui résulterait fatalement du remous provoqué par le barrage du Stangala.

Cette destruction entrainerait la pollution des eaux de la rivière.

En effet, les Papèteries d'Odet, qui auraient mises en demeure, il y a quelques années, d'épurer leurs eaux, avaient construit en dessous de leurs usines ces bassins de près de 1000 m3 dans lesquels les eaux de fabrication étaient filtrées sur de grands terrains d'épandage qui avaient été achetés il y a quelques années dans cette intention.

Depuis cette époque les Papèteries rejetaient à la rivière des eaux pratiquement épurées.

Nous laissons à juger des dommages que la destruction des bassins peut causer, non compris l'obligation pour les pêcheurs de remonter à plusieurs kilomètres pour tremper leur fil dans l'eau, c'est de nouveau l'empoisonnement de la rivière.

À ce propos, nous nous permettons de faire observer que les riverains se sont déjà plaints de ne pouvoir faire abreuver leur bétail au cas où les eaux des Papèteries ne seraient plus épurées, ce qui serait impossible avec le projet soumis à l'enquête.

Après la Chambre de Commerce, la Commission Départementale des Sites et Monuments Naturels de Caractère Artistique donne un avis nettement défavorable, suivi par la Chambre d'Agriculture, remis à la Préfecture le samedi 9 février.

Le vendredi 22 juin 1928, le Conseil Municipal de Quimper, sur proposition de Mr Ménez, émet un avis défavorable au sujet du barrage du Stangala en vue d'installer dans cette partie de la vallée de l'Odet une usine électrique qui aurait pour effet de déparer ce site pittoresque.

[modifier] 9 Journal des débats politiques et littéraires du 7 mars 1929

Il n'y a pas que la presse régionale (l'Ouest-Eclair, la Dépèche de Brest, le Progrès de Cornouaille qui s'intéressent au projet du barrage du Stangala.

Le journal des Débats Politiques et Littéraires, dans son numéro n° 65 du jeudi 7 mars 1929, consacre sous la signature de R. Pénanquer, et à la une de ce journal, un magnifique article :

"AU JOUR LE JOUR "

Un beau site en péril.

Les bretons aiment beaucoup Saint Eloi. Ils l'invoquent comme un peu partout pour qu'il maintienne en santé leurs bêtes chevalines et ils l'ont rapproché d'eux en le rebaptisant à la mode celtique du nom de Saint Alar ou Ala. Sa légende s'est localisée dans l'Armor - on montre entre Guingamp et Morlaix, l'auberge où il accomplit cette prouesse même, de couper le pied d'un cheval, de le ferrer ainsi plus aisément et de remettre le pied en place ensuite.

Aux environs de Quimper, une bande de sacripants le pourchassa un jour, en dessein de l'occire. Les aveugler, les foudroyer, les pétrifier sur place lui eût été facile. Mais il crut plus humain de détaler devant eux, la meute des brigands le poussait vers un ravin à pic, où il devait choir, à moins qu'il ne se rendit. Saint Eloi fit mieux, une enjambée gigantesque le porta sans encombre à l'autre bord de l'Odet et il regagna paisiblement la cité du roi Gradlon, après avoir béni par dessus le gouffre où grondait l'Odet, ses agresseurs déconcertés.

Ce bond magnifique méritait de vivre dans la mémoire des gens. A cet effet le lieu fut appelé Stang-Ala, ce qui signifie exactement "L'étang" [6] de Saint Eloi et laisse croire qu'alors existait quelque part un barrage grâce auquel une nappe d'eau noyait sur plusieurs milles de longueur, le talweg de la vallée.

 

Or ce barrage disparu, une puissante compagnie d'électricité médite aujourd'hui de le relever. Elle veut transformer la gorge du Stangala en un bassin qui capterait le libre Odet, cher à Brizeux, et l'abaisserait au rang de moteur industriel. Ce serait désoler, avilir un beau site. Moins connu que les côtes fameuses de Beuzec, de la pointe du Raz, de Penmarc'h ou de Beg-Meil, le Stangala n'en est pas moins, du commun avis, le plus émouvant paysage terrestre de la Basse Cornouaille.

Échappé des Monts de Laz, l'Odet a d'abord roulé ses ondes fraiches à travers de molles prairies. Puis à trois lieues en amont de Quimper, il se creuse un fossé étroit et onduleux, et vient décrire autour de l'altière falaise granitique du Griffonnez, un étonnant "virage en épingle à cheveux". Au milieu des riants terroirs d'Ergué et de Kerfeunteun, cette courbe désertique évoque, dans l'imprévu de son sauvage décor, les paysages du Jura et des Vosges.

De la terrasse naturelle de Griffonnez, le coup d'oeil est d'une ampleur et d'un charme saisissant. A 100 mètres sous vos pieds, court, parmi les blocs roulés, l'eau rapide et bouillonnante. La vallée sinue entre des versants fauves, d'âpres mamelons, des collines au riche manteau bocager, au loin les flèches de la cathédrale de Quimper émergent.

Tout à l'entour de ce ravin farouche, la jolie Cornouaille développe les courbes lentes de ses côteaux, ses landes aux tons roux, ses vallons d'un vert lumineux et son calme horizon de vaporeuses montagnes bleues.

Entre l'industrialisation et l'esthétique, le duel est à présent engagé. Qui triomphera ? Si l'une se prévaut de solides raisons utilitaires, l'autre se trouve des alliés inattendues dans le corps médical de Quimper qui vient d'attirer l'attention des autorités sur les inconvénients qui pourraient naître à la saison chaude, du dessèchement quasi total de l'Odet. Les propriétaires riverains, les conseils municipaux des communes intéressées joignent leurs protestations à celle du Comité Départemental des Sites et Monuments et du Syndicat d'Initiative de Cornouaille.

Cette levée de boucliers, appuyée par la presse régionale, paraît de bon augure. Ne laissons pas saboter nos sites ! Assez de houille blanche et de houille verte se perdent ailleurs, inutilisées, pour qu'on ne vienne pas gâter irrémédiablement par des digues, des tranchées, des remblais, des conduites de métal, des édifices de briques et de zinc, tout l'odieux appareil de l'industrie moderne, l'inoubliable vallée avec laquelle s'harmonise incomparablement mieux, le très vieux moulin du Poul, croûlant à l'angle de sa passerelle moussue.

[modifier] 10 Annotations

  1. Créé en 1789 par Gaultier de Biauzat, sous le titre de « Journal des débats et des décrets », il est sous l'Empire assez opposé à Napoléon Ier, qui lui impose un nouveau titre, « Journal de l'Empire ». Au moment de la Première Restauration, le journal prend le titre de « Journal des débats politiques et littéraires ». Redevenu « Journal de l'Empire » pendant les Cent-Jours, il est de nouveau appelé « Journal des débats politiques et littéraires » de 1815 à 1944. [Ref.↑ 1,0 1,1]
  2. L'Ouest-Éclair est un ancien quotidien régional français, créé par deux Bretons chrétiens d'une sensibilité républicaine et sociale, l'abbé Félix Trochu, prêtre en Ille-et-Vilaine, et Emmanuel Desgrées du Lou, natif de Vannes, commissaire de la Marine, puis avocat. Les ventes décollent après la Première Guerre mondiale et, en 1930, le patron embauche son gendre, Paul Hutin, un Lorrain de 42 ans qui deviendra son gendre. Le journal rayonnait, à ses débuts, sur cinq régions, la Bretagne, la Normandie, l'Anjou, le Maine et le Poitou, comme Journal républicain du matin. En 1940, Paul Hutin, militant antinazi comme sa femme, souhaite que L'Ouest-Eclair ne paraisse pas sous le joug allemand et s'engage dans la Résistance. L'Ouest-Éclair sera interdit à la Libération pour acte de collaboration. Paul Hutin revient à Rennes, à peine libérée, le 4 août 1944 pour créer le Ouest-France. [Ref.↑ 2,0 2,1]
  3. La Dépêche de Brest est lancée le 18 novembre 1886 avec des moyens très limités et succède à l’Union Républicaine du Finistère créée 10 ans plus tôt. Quotidien, il sera même biquotidien durant des périodes d’actualité forte, comme lors de la première guerre mondiale, avec une édition du matin et une édition du soir. Installé rue Jean Macé à Brest (à l’époque rue de la rampe), à l’emplacement des locaux actuels du Télégramme, La Dépêche de Brest poursuivit son évolution jusqu’au 17 août 1944. Ce jour là, en application de la nouvelle réglementation de la Libération, les biens de la Dépêche furent mis sous séquestre. L’ensemble du matériel est alors loué au Télégramme, nouveau titre autorisé par le Comité régional de l’information. [Ref.↑]
  4. La Dépêche de Brest est lancée le 18 novembre 1886 avec des moyens très limités et succède à l’Union Républicaine du Finistère créée 10 ans plus tôt. Quotidien, il sera même biquotidien durant des périodes d’actualité forte, comme lors de la première guerre mondiale, avec une édition du matin et une édition du soir. Installé rue Jean Macé à Brest (à l’époque rue de la rampe), à l’emplacement des locaux actuels du Télégramme, La Dépêche de Brest poursuivit son évolution jusqu’au 17 août 1944. Ce jour là, en application de la nouvelle réglementation de la Libération, les biens de la Dépêche furent mis sous séquestre. L’ensemble du matériel est alors loué au Télégramme, nouveau titre autorisé par le Comité régional de l’information. [Ref.↑]
  5. Les décisions de classements du site comme site naturel et protégé ne vont pas tarder. Par décret du 6 juillet 1929, l'éperon de Griffonez est déclaré site classé. Le 29 décembre 1932, l'ensemble du site pluri-communal du Stangala est déclaré site inscrit. Règles de protection des sites => article Protection des sites naturels [Ref.↑]
  6. Le journaliste se trompe quant à l'origine toponymique du lieu : Stang signifie en Cornouaille "vallée" et non "étang" [Ref.↑]




Thème de l'article : Richesses du patrimoine communal.

Date de création : Décembre 1983    Dernière modification : 4.05.2017    Avancement : Image:Bullorange.gif [Développé]