Rétrospective historique de la papeterie de Cascadec en Scaër - GrandTerrier

Rétrospective historique de la papeterie de Cascadec en Scaër

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Catégorie : Patrimoine
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§ E.D.F.
L'histoire de l'usine à papier de Cascadec en Scaër, fondée au 19e siècle par les papetiers Faugeyroux, développée à partir en 1893 par plusieurs générations de Bolloré, et reprise en 1999 par l'américain Glatfelter.

L'histoire de la papeterie scaëroise a sa place sur le site Internet gabéricois :

  • Pendant très longtemps, le travail à Cascadec était lié à l'établissement d'Odet en Ergué-Gabéric, sous l'autorité de leur patron commun.
  • Des femmes et des hommes employés dans l'une ont souvent été amenés à travailler dans l'autre.
  • L'usine du C(ascadec) de la marque O.C.B. a eu une place importante dans la stratégie sociale et industrielle des patrons Bolloré.

Autres lectures : « Succession des Faugeyroux papetiers à Cascadec, Revue Papeterie & Union Agricole 1886 » ¤ « René Bolloré (1847-1904), entrepreneur » ¤ « René Bolloré (1885-1935), entrepreneur » ¤ « Grève avortée à la papeterie de Cascadec, Union Agricole & Echo de Bretagne 1924 » ¤ « Les mémoires de Louis Barreau, ingénieur des papeteries Bolloré » ¤ « BOLLORÉ René - Livre d'or des papeteries » ¤ « MAGUER Cyrille - Le canton de Scaër » ¤ « La vente de la chapelle et du calvaire de Coat-Quéau, Ouest-Eclair Illustration 1925 » ¤ « Les derniers mètres de la cheminée de Cascadec, Le Télégramme 2014 » ¤ 

[modifier] 1 Introduction

Avant de devenir ce lieu dédié à la fabrication du papetier vers 1830, Cascadec était d'une part un moulin à farine sur les bords de la rivière de l'Isole, et d'autre part une très grande forêt de 140 hectares.

Parcourons les différentes périodes de sa transformation industrielle jusqu'à nos jours, au rythme de ses patrons successifs :

  • Les papetiers Faugeyroux pour leur très « belle papeterie mécanique », et sa faillite malgré les efforts de sa dernière fabricante et gérante,
  • René-Guillaume Bolloré pour l'exposition universelle de 1900 et l'utilisation d'une ligne téléphonique,
  • René Bolloré pour la fête du centenaire, l'acquisition d'une chapelle et une grève avortée,
  • les frères Bolloré pour la grève de 1936 et le maintien de son activité papetière malgré les crises,
  • et enfin George Henri Glatfelter II pour l'intégration de l'usine dans son groupe américain.
 
Le moulin à farine de Cascadec
Le moulin à farine de Cascadec

[modifier] 2 Les Faugeyroux : une belle papeterie mécanique et la faillite d'une fabricante

Tout comme la papeterie d'Odet fut fondée et développée par Nicolas Le Marié avant l'arrivée des générations Bolloré, celle de Cascadec fut créée par les Faugeyroux. En 1885-86 une vente par licitation est organisée suite aux décès des papetiers Charles et Jean-Baptiste-François-Marie Faugeyroux, lesquels ont vraisemblablement créé l'usine de Cascadec dans les années 1830. Les documents de vente décrivent une usine à papier avec des équipements opérationnels :

« Cette papeterie comprend : édifices de l'usine, chiffonnerie, blanchisserie, magasins, logements, bureaux, hangars à pâtes, bâtiment de la chaudière, lessiverie, écuries, forge, logements d'ouvriers, menuiserie, caves et droguerie. Le canal d'alimentation creusé dans le roc et ayant 450 mètres de long. La chute est de 22 pieds (7 mètres 25 centimètres). Le cours d'eau ne tarit jamais. - La vapeur n'est employée que pour le séchage du papier et le lessivage des chiffons. - Vannage complet. Le matériel et les apparaux. La force hydraulique du cours d'eau fait fonctionner : 4 cylindres effileurs, force 24 chevaux vapeur, 4 cylindres raffineurs, force 24 chevaux vapeur, 1 blanchisseuse, force 2 chevaux vapeur, 1 lessiveur, force 2 chevaux vapeur, 1 machine à papier, force 10 chevaux vapeur  ».

À noter que le moulin à farine de Cascadec, vendu également par licitation, est situé en amont sur l'Isole, que le canal d'amenée de 450 mètres (avec une « chute de 22 pieds (7 mètres 25 centimètres) ») existe déjà en 1885-86, et que toutes les étapes de fabrication étaient automatisées : trois hydrauliques, « huit cylindres » (effilage, raffinage, blanchiment, lessivage) et une « machine à papier de 1 m 60 de largeur.

 
Licitation Faugeyroux en 1886
Licitation Faugeyroux en 1886

En 1885 l'héritier de la famille Faugeyroux est Jean-Baptiste Faugeyroux qui exerce la profession de juge de paix à Douarnenez. Il se marie le 29 juillet 1856 avec Laure-Georgette Barreswil. Cette dernière prend la suite en tant que « fabricante de papier », et tente de redémarrer les équipements. La papeterie est déclarée en règlement judiciaire en 1889. L'époux juge de paix décède d'une attaque d'apoplexie en janvier 1891. En octobre 1891 le chauffeur de la chaudière à vapeur est victime d'un accident mortel et la gérante est convoquée au tribunal de Quimperlé en avril 1892.

[modifier] 3 R.-G. Bolloré : exposition universelle de 1900, papier à cigarettes et téléphone

Lorsque René-Guillaume prend la succession des Faugeyroux en 1893, en location tout d'abord (son fils l'achètera en 1917), la papeterie de Cascadec avait été remise en état de fonctionnement. On peut voir ci-dessous son état sur une carte postale oblitérée en 1900, où il est précisé que c'est une « usine pour le papier à cigarette » et qu'elle est située dans la vallée de Troscoat (lieu-dit en bordure de la forêt de Cascadec).

Usine de Cascadec-Troscoat à la fin du 19e
Usine de Cascadec-Troscoat à la fin du 19e

Il va développer et diversifier la production. En 1900, à l'Exposition Universelle de Paris, il reçoit une médaille en or pour son activité consacrée aux « papiers à cigarettes non transparents de 8 à 16 grammes au mètre carré ; des pelures sans colle, blanches, de 3 kilogr. 5 à la rame, et jaunes, de 2 kilogr. 70 et 5 kilogr. 20 ; des papiers serpente [1] de divers poids et de nuances multiples ». Le contremaitre de fabrication de Cascadec, Jean-Pierre Rolland, est également récompensé par une médaille d'argent.

 

Une ligne téléphonique privée est mise en place entre les deux usines d'Odet et de Cascadec. En janvier 1899 le journal de l'« Union Agricole et Maritime » relate des actes de vandalisme : « De nombreux isolants en porcelaine ont été brisés sur le parcours de la ligne téléphonique qui relie la papeterie de l'Odet à celle de Cascadec, en Scaër, et appartenant toutes deux à M. Bolloré  ».

Cette ligne restera en fonction pendant de nombreuses années. Dans les années 1939, Louis Barreau écrit :

« Il y avait une ligne privée à un fil nous reliant à Odet ; cette ligne de 25 km était entretenue par nous. Le retour du courant se faisait par la terre et l'audition avec des téléphones archaïques n'était pas fameuse, surtout par temps d'orage ».

[modifier] 4 René Bolloré : la fête du centenaire, une chapelle et une grève avortée

René Bolloré prend la suite de son père en 1905 alors qu'il n'a que 18 ans. En 1930 l'usine de Cascadec occupe au total 700 ouvriers et ouvrières. « La force motrice est produite par deux turbines hydrauliques de 160 CV, et deux autres de 230 CV, avec deux turbines de 800 à 900 CV, une machine à flux continu de 750 CV » (Livre d'Or des Papeteries Bolloré, 1930).

En 1925 l'ingénieur-chimiste Louis Barreau raconte son arrivée à Cascadec : « Quand je suis arrivé à Cascadec, j'ai été vraiment surpris et dépaysé, car, si le pays était très joli et l'Isole charmant, l'isolement l'était moins !! ... Un canal courait sur le versant de la colline en traversant deux tunnels creusés dans la roche. Là se trouvait la centrale hydraulique de la Boissière qui envoyait son courant à l'usine. Partout il y avait des murs en maçonnerie sous les piles avec passages pour les courroies. Il fallait voir ce spectacle, il fallait entendre ce long et puissant ronflement de 50 machines en travail avec l'à-coup de chaque courroie au passage des agrafes ».

Le centenaire des papeteries fut fêté sur le site de l'usine d'Odet, et tout le personnel de Cascadec s'y rendit. Sur les cartes postales Villard on reconnait aisément les coiffes des Scaëroises et le gilet gris des Scaërois.

En 1930 les machines à papier sont au nombre de cinq à Cascadec : la 2e fut installée en 1917, la 3e en 1923, les 4e et 5e en 1929-30. Dans l'une des salles de machines à papier, une plaque a été apposée qui rappelle que cette machine fut mise en marche le 9 août 1923, par MM. Gray père et fils de la société de tabac Reynolds. En 1923 fut construite la cheminée de 65m en remplacement de l'ancienne qui n'atteignait que 25 m.

 

En janvier 1924 éclate à Cascadec une menace de grève et un conflit social assez grave : la production s'arrête de nuit, Henri Jégou ouvrier bobineur est le porte-parole d'une revendication d'augmentation de salaire, il menace de coups le contremaitre René Rannou et est mis en état d'arrestation. Le patron doit intervenir, et met en application en fin d'année la loi des huit heures au tarif maintenu de 14 francs par jour (précédemment pour 12 heures).

En janvier 1926, un accident et un drame à Cascadec : Emile, le fils du contremaitre René Rannou, travaillant également à la papeterie, est mort électrocuté. Les journaux témoignent de l'émotion des papetiers : « Emile Rannou était né dans une vieille famille chrétienne d'Ergué-Gabéric ... Obéi de tous, il sut donner l'impulsion nécessaire aux multiples rouages de Cascadec. Il fallait le voir traversant les ateliers, un bon mot pour chacun ».

En 1926, René Bolloré fit l'acquisition de la chapelle en ruine de Coatquéau en Scrignac. Il fit d'abord démonter le calvaire qui fut transporté dans le parc de son manoir d'Odet. La chapelle fut reconstruite pierre par pierre dans l'enceinte de la papeterie de Cascadec, sous la supervision de l'ingénieur Mallo. A Coatquéau une nouvelle chapelle actuelle a été bâtie en 1937 à l'initiative de l'abbé Perrot, fondateur du Bleun-Brug.

[modifier] 5 Les frères Bolloré : grève de 1936 et maintien de son activité papetière

Au décès de René Bolloré en 1935, l'entreprise sera dirigée par ses trois fils (René, Michel et Gwen-Aël) et son beau-frère Gaston Thubé. Jusqu'à la guerre le groupe Bolloré exportait plus de 90% de sa production de papier à cigarettes. Il fournissait en papier les marques américaines de cigarettes Camel, Chesterfield, Philip Morris, Old Gold, et en cahiers à cigarettes à rouler la British American Tobacco et la Régie française des tabacs.

Juste après guerre, le slogan « Si vous les aimez bien roulées », les célèbres papiers à cigarettes OCB (Odet-Cascadec-Bolloré) eut son heure de gloire. Mais l'exportation du papier outre-Atlantique devint de plus en plus difficile, et il fallut diversifier la production de papier dans les usines d'Odet et Cascadec, notamment le papier condensateur.

En 1936 lors des défilés dans le bourg de Scaër, on remarquait une forte concentration d'ouvriers grévistes de Cascadec. Leur banderole de revendication titrait « Retraire pour les vieux. Travail pour les jeunes ». En février 1937 et en novembre 1938, suite à un début d'occupation d'usine, la direction de l'établissement et le préfet décident l'évacuation et la fermeture de l'usine.

 

Dans les années 1960-70 les ouvriers sont toujours attachés à leur usine, pour preuve le nombre de remises de médailles de travail. On notera par exemple ci-dessous un zoom sur quelques-uns d'entre eux : 1. Louis Garin, l'ancien directeur, 2. L'ingénieur Le Goff, 3. André Laurent, comptable, 4. Tintin Le Rest, dessinateur, 5. Bochard, 6. Istin, 7. Laurent Marcel, 8. Le garde-chasse Ferrec, responsable de la centaine d'hectares entourant l'usine, 9. Massé, 10. Marcel Le Berre. Source : Le canton de Scaër, Mémoire en Images, de Cyrille Maguer.

En 1981, le groupe papetier Bolloré, après être passé sous la coupe d'abord de Kimberly-Clark, puis de la Compagnie d'Edmond de Rotchschild, est rachetée pour 1 franc symbolique par Vincent Bolloré, fils de Michel.

Quand l'usine historique d'Odet ferme en 1983, les ouvriers gabéricois sont contraints d'aller à Cascadec. Roger Douget raconte : « On a vu ces gens arriver à Cascadec et on imagine que l'on aurait pu être à leur place si on avait fermé Scaër; on nous avait dit de bien les accueillir, c'est ce qu'on a essayé de faire. Pour ma part j'ai formé à la chaufferie Guillaume Q., que je sentais traumatisé par la perte de ses repères dus au changement de son lieu de travail; je me suis déplacé pour l'aider en dehors de mes factions, même la nuit. Guillaume ne m'aurait pas remercié comme il l'a fait s'il avait eu le sentiment de na pas être le bienvenu à Cascadec ».

Et il ajoute : « En tant qu’ancien papetier, fils et petit fils de papetier, il va y avoir 60 ans que je connais l'usine. À partir des mes 10 ans (en 1955) j'ai fréquenté l'usine : je suis né à 1km en direction de Pont Lédan, et les seuls gamins de mon âge étaient les fils des chefs de l'usine, Niger, Garin, Mazé, Déniel, Kéribin... Aussi incroyable que ça puisse se concevoir de nos jours notre terrain de jeu c'étaient les locaux de l'usine, et le tas de charbon à l'entrée, cache cache, jeux de piste, pendant les heures de travail bien sûr; on connaissait tout le monde, personne ne nous disait quoi de ce soit; on allait annoncer les résultats des arrivées du tour de France, Anquetil, Bobet, Bahamontès, Darrigade, nous écoutions les arrivées commentées par Georges Briquet, le Georges Cadiou de l'époque. Et j'allais chercher mon père à la fin de sa faction à la machine 1 ».

[modifier] 6 George Glatfelter II  : reprise et investissement d'un grand groupe américain

En 2013
En 2013

En 1995, Vincent Bolloré s'associe à 50-50 avec la firme allemande Schoeller & Hoesch, pour l'activité papetière ; ce avant de céder sa participation, quatre ans plus tard.

En 1998, Schoeller & Hoesch est rachetée par le groupe américain Glatfelter, spécialiste de papiers pour filtration de thé ou café. L'entreprise P.H. Glatfelter Company, fondée en 1864 en Pennsylvanie par Philip Glatfelter, est toujours propriétaire du site de production de Cascadec. George Glafelder II, retiré des affaires en 2010, est l'arrière-arrière petit fils du fondateur du groupe.

Le site de Scaër qui compte actuellement 117 salariés se concentre exclusivement sur les papiers particuliers : filtres à café, sachets de thé, rince-doigts, masques chirurgicaux ou étiquettes de bouteilles. En septembre 2012 sept millions d’euros ont été investis pour reconstruire la partie humide de la quatrième machine de la papeterie.

 

Témoignage de Roger Douget, ancien employé de Cascadec (ses grands parents maternels, originaires d'Ergué Gabéric, sont devenus scaërois car ils ont été "transférés" d'Odet à Scaër) : « Je vais avoir 68 ans cette année, donc il va y avoir 60 ans que je connais l'usine, et elle est toujours là et se porte bien, malgré la crise ; j'espère ne jamais voir une ruine industrielle dans cette vallée qui m'est chère, et où je passe tous les jours car je vois la cheminée de chez moi ».

Et il ajoute néanmoins, dans la perspective de la démolition prochaine de la cheminée : « Il faudra s'habituer à la disparition de la cheminée, presque centenaire de Cascadec, car elle menace de s'écrouler par morceaux. J'ai vu pas mal de travaux sur cet édifice, plusieurs raccourcissements, et des rallonges, et pour finir la pose d'un tube en acier ; je pense que cette opération l'a achevée, car elle ne séchait plus après les pluies, le ciment est resté imprégné d'eau. Pour la chaudière gaz il n'est plus nécessaire d'avoir une cheminée très haute, et le tube inox qui a été mis en place récemment suffira ».


Reportage-photo sur la démolition : « Les derniers mètres de la cheminée de Cascadec, Le Télégramme 2014 » ¤ 

[modifier] 7 Annotations

  1. Papier serpente, g.n.m. : papier fin, parfois transparent, portant à l'origine un serpent en filigrane, utilisé notamment en feuillets intercalaires pour protéger les gravures des livres. Source : TLFi. [Terme] [Lexique] [Ref.↑]


Thème de l'article : Richesses du patrimoine

Date de création : octobre 2013    Dernière modification : 24.04.2018    Avancement : Image:Bullorange.gif [Développé]