Une Vierge à l'Enfant et au Démon-Poisson à Kerdévot - GrandTerrier

Une Vierge à l'Enfant et au Démon-Poisson à Kerdévot

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Catégorie : Patrimoine
 Site : GrandTerrier

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§ E.D.F.
Près de l'entrée sud de la chapelle, face à la légendaire statue de Notre-Dame de Kerdévot en compagnie de ses angelots, une autre mystérieuse Vierge à l'Enfant foulant un démon-poisson de son pied gauche.

Que sait-on de ce type de statuaire typiquement bretonne ? Quelle est la signification de sa présence à Kerdévot ? Quel était son nom en breton : « Intron-Varia an Erc'h » (neige) ? "« IV an Nec'h » (angoisse) ? « IV an Trec'h » (victoire) ou « IV an Aerouant » (démon ou dragon) ?

Autres lectures : « La chapelle de Kerdévot » ¤ « AMEMIYA Hiroko - Vierge ou Démone » ¤ « Les statues de saint Michel et la peste d'Elliant » ¤ « COUFFON et LE BARS - Répertoire des églises et chapelles du diocèse de Quimper » ¤ « PEYRON et ABGRALL - Notices sur les paroisses de l´évêché de Quimper et de Léon » ¤ « CERHEG - Bulletin Intron Varia Kerzevot » ¤ lavieb-aile.com/la-vierge-a-la-demone-de-la-chapelle-de-kerdevot

[modifier] 1 Présentation

Dans un billet récent de son blog « lavieb-aile.com », Jean-Yves Cordier nous décrit la particularité méconnue de cette statue : « un coup d'œil trop rapide passerait à coté de la Bête écrasée sous son pied. Pourtant, elle n'est pas morte, l'infecte ophioïde aux écailles puantes, l'anguipède à la queue entortillée par les spasmes du vice : elle vous fixe de ses yeux rouges. On en admire que mieux la splendide maîtrise avec laquelle Marie, regard fier et serein, tient son Fils préservé du vert maléfice. »

Dans son livre sur les démones bretonnes, la japonaise Hiroko Amemiya, spécialiste des contes et tradition orale, en fait cette description : « Couché sur le côté, sous le pied gauche de la Vierge. Gueule légèrement ouverte. Yeux rouges. Le corps, vert foncé, est couvert d'écailles sculptées. »

Mais est-ce un démon de sexe féminin, une « démone » que Louis Le Thomas et Amemiya Hiroko ont si bien décrite dans leurs ouvrages respectifs ? La bête de Kerdévot n'est pas représentée comme une femelle, car ses possibles mamelles sont cachées dans les plis de la robe rouge de la Vierge. Par contre, suivant la classification de Louis Le Thomas (démon-poisson et démon serpent), on peut penser, du fait des écailles sur sa queue, qu'il s'agit d'un animal aquatique et non d'un serpent terrestre.

La représentation du démon foulé a un écho particulier à Kerdévot du fait de la légende de la peste d'Elliant qui fut fut y stoppée par Notre-Dame. Jean-Marie Déguignet raconte cet épisode de la pierre avec la marque du pied de la Vierge  : « Oh oui, mais la Dame de Kerdévot ... courut vite sur le bord du ruisseau par où la mégère devait venir, et elles se rencontrèrent là, toutes deux face à face, une sur chaque bord [1]... J'ai vu là les deux pierres sur lesquelles elles durent rester en équilibre chacune sur un pied. On voyait en effet la marque d'un petit soulier sur la pierre du côté d'Ergué-Gabéric, et la marque d'un pied de cheval sur celle du côté d'Elliant. »

La symbolique de la statue de saint Michel terrassant le dragon sur le calvaire tout proche dans l'enclos de Kerdévot, est sans doute lié aussi à ce souvenir local de la peste d'Elliant.

Néanmoins la statue de la Vierge au démon-poisson ne date pas de la fondation et construction de la chapelle au 15e siècle. Gilbert Durand, de par propose le période de 1700 à 1750 : « Le bel encadrement est dans le ton de ce qui se faisait au tournant du XVIIe siècle et au XVIIIe. L'iconographie ainsi que la forme de la Vierge à l'Enfant issue probablement de modèles parisiens, et que l'on rencontre à divers endroits du royaume, coïncident avec ces périodes : au plus tôt, la dernière décennie du XVIIe siècle, et plus probablement le XVIIIe siècle, jusqu'au moins le milieu de ce siècle.  »

 

Il y a aussi un débat nourri sur le nom attribué à la statue : était-ce « Intron Varia an erc'h » (Notre-dame des neiges) ou « Intron Varia an nec'h » (Notre-dame de l'angoisse) ? Jean-Louis Morvan, recteur de la paroisse dans les années 1970, rejette la première hypothèse et défend la seconde : « Il suffit de regarder le regard angoissé de Marie montrant son Fils (au regard angoissé lui aussi) pour être convaincu qu'il s'agit de la Vierge Marie qui vient d'apprendre de la bouche du vieillard Siméon, qu'un glaive lui transpercera le cœur, que son fils serait signe de contradiction entre les hommes et sera soumis à une mort violente. »

En fait on ne voit pas vraiment une expression angoissée dans les visages de la Vierge et de son enfant, bien au contraire. La mère semble en bonne santé et le bébé est grassouillet. D'autres personnes proposent donc « Intron Varia an trec'h » (ND de Victoire), à l'instar par exemple de la statue de la chapelle de ND de Victoire à Lorient. Mais pour cette dernière, le terme de victoire était associé à la légende locale de la Vierge se battant en 1745 contre l'anglais représenté par un léopard.

Sur GrandTerrier on propose une quatrième variante « Intron Varia an Aerouant » (N.-D. du Démon), dont la première syllabe est plus proche de « Nec'h » ou « Erc'h ». Le terme breton « Aouerant » indique généralement un dragon, mais peut également désigner un démon, un ennemi, un monstre, une météorite, une nuée ardente ... De quoi alimenter un imaginaire auréolé de la légende de la peste d'Elliant.

[modifier] 2 Iconographie

[modifier] 3 Sources et références

Notices des paroisses, Peyron et Abgrall, Diocèse

  • Notre-Dame des Neiges

Répertoire des églises, Couffon et Le Bars, édition 1988

L'édifice date de la fin du XVe siècle. [...] Adossée au pilier gauche, en face de la Vierge à l'Enfant foulant un serpent, une statue de la Vierge à l'Enfant dite Notre Dame de Kerdévot [...]

Vierge ou démone, Amemiya Hiroko

En serpent ou en dragon la figure foulée symbolise « la malfaisance sous toutes ses formes ». Le mal figuré en forme de reptile est un emblème conventionnel du paganisme terrassé par le christianisme. (p. 34)

Chapelle Notre-Dame de Kerdévot (p. 163)

Vierge à l'Enfant debout sur un serpent, dans une niche, adossée au deuxième pilier, à droite sous la Crucifixion. Bois polychromie écaillée. Serpent : couché sur le côté, sous le pied gauche de la Vierge. Gueule légèrement ouverte. Yeux rouges. Le corps, vert foncé, est couvert d'écailles sculptées.

Intron Varia Kerzevot, Jean-Louis Morvan, CREHEG

Sur le 2e pilier, à droite, faisant face à la grande statue de N.-D., un tableau représentant Marie et son Fils, est surmonté d'un autre : la Crucifixion. Les deux tableaux ne font qu'un : Marie, angoissée, montre son Fils. au-dessus, son Fils est sur la Croix, entouré de sa mère et de sanint Jean.

Une inscription au pied de la statue de Marie (récemment effacée par un inconnu), la nommait : « Notre-Dame des Neiges », appellation convenant très peu à une région où il neige si rarement.

Il semblerait que cette appellation serait due à une erreur de traduction du breton. Cette vierge devait s'appeler autrefois « Intron Varia an nec'h » - N.D. de l'Angoisse. À une époque où l'on a voulu tout franciser, le traducteur a dû lire « Intron Varia an erc'h : N.D. des neiges.

Il suffit de regarder le regard angoissé de Marie montrant son Fils (au regard angoissé lui aussi) pour être convaincu qu'il s'agit de la Vierge Marie qui vient d'appendre de la bouche du vieillard Siméon, qu'un glaive lui transpercera le cœur, que son fils serait signe de contradiction entre les hommes et sera soumis à une mort violente.

Ainsi comprise, cette statue fait un tout avec celle qui la surmonte : Marie, angoissée, montre son Fils qui un jour sera crucifié. Au dessus d'elle il l'est effectivement. Cet ensemble devait sans doute se trouver sur le Jubé, sous l'arc triomphal.

 

Les démones bretonnes, Louis Le Thomas [2]

Par sa variété, sa verve imaginative, son polymorphisme essentiel, la démonographie bretonne fait excellemment la preuve de l'imagination plastique de de ses sculpteurs. [...] avec les Démons femelles, a rétabli dans la plastique bretonne, et de manière aussi originale qu'expressive, l'égalité des sexes ?

En usant de deux figurations anthropomorphiques, différentes quoique voisines : celles de Démone-Serpert et, plus rarement, de Démone-Poisson foulées par la Vierge-Mère de l'Immaculée Conception.

Kerdévot 1989, Gildas Durand

Intron Varia an Nec'h

Son vocable a pu prêter à confusion : notre Dame des neiges ou notre Dame des angoisses ? On aurait préférer Intron Varia an Trec'h, de la Victoire, comme on appelle la Vierge ici ou là en Bretagne, et ailleurs.

En effet, ne foule-t-elle pas le démon de son pied gauche ? C'est donc une Vierge victorieuse ; ne met-elle pas en avant son Enfant déjà désireux de brandir l'étendard ? C'est bien une Vierge du triomphe, de la confiance, et du bien-être. La bonne santé de la Mère et celle de l'Enfant grassouillet le confirment.

L'enfant donc, est présenté quasi frontalement. Quoique cette composition soit fréquente au XIXe siècle et au début du nôtre, Intron Varia an nec'h est plus ancienne.

Le très bel encadrement, dont une restauration récente a modifié la polychromie tout en la rendant parfaitement révélatrice des formes, accroît l'aplomb et la gaité de la scène. Cet encadrement est dans le ton de ce qui se faisait au tournant du XVIIe siècle et au XVIIIe.

L'iconographie ainsi que la forme de la Vierge à l'Enfant issue probablement de modèles parisiens, et que l'on rencontre à divers endroits du royaume, coïncident avec ces périodes : au plus tôt, la dernière décennie du XVIIe siècle, et plus probablement le XVIIIe siècle, jusqu'au moins le milieu de ce siècle.

La peste d'Elliant à Kerdévot, J.-M. Déguignet

La Bossen [3] , sa besogne terminée en Elliant, voulut passer en Ergué-Gabéric. Oh oui, mais la Dame de Kerdévot était là, en face, et lorsque celle-ci sut que la vieille voulait venir chez elle, elle courut vite sur le bord du ruisseau par où la mégère devait venir, et elles se rencontrèrent là, toutes deux face à face, une sur chaque bord [1]. Il paraît qu'elles durent rester là un bon moment à se disputer, car j'ai vu là les deux pierres sur lesquelles elles durent rester en équilibre chacune sur un pied. On voyait [en] effet la marque d'un petit soulier sur la pierre du côté d'Ergué-Gabéric, et la marque d'un pied de cheval sur celle du côté d'Elliant. N'importe, la Bossen dut rebrousser chemin, et la commune d'Ergué-Gabéric fut sauvée de la peste.

[modifier] 4 Annotations

  1. La tradition rapporte que le lieu en question est à Roudoubloud et que la pierre de la rencontre fut rapportée au pied du calvaire de Kerdévot. Cf. enquête d'Antoive Favé => À propos d'une pierre commémorative de la peste d'Elliant [Ref.↑ 1,0 1,1]
  2. LE THOMAS (Louis), « Les démones bretonnes - Iconographie comparée et étude critique », dans BSAF LXXXVII, Société Archéologique du Finistère, 1961 [Ref.↑]
  3. BOSENN, féminin, pluriel -où : peste, (petite) bosse (& fig.), parf. cuscute (du trèfle), (fig.) raffut, ur vosenn a zen (peste d'homme). [Ref.↑]


Thème de l'article : Descriptif et origine d'éléments de patrimoine

Date de création : octobre 2014    Dernière modification : 30.12.2014    Avancement : Image:Bullorange.gif [Développé]